La grande manifestation organisée le 4 septembre pour le troisième anniversaire de l'arrivée de l'Unité populaire au pouvoir réconforte S. Allende, qui renonce cependant à se rendre à Alger pour l'ouverture de la Conférence des non-alignés, le 5 septembre. Ce jour-là, 150 000 femmes (dont beaucoup d'épouses d'officiers) manifestent et réclament sa démission devant l'Université catholique. Le 7, Allende hésite entre deux solutions : « le dialogue ou le plébiscite ». Les militaires ne lui laisseront tenter ni l'un ni l'autre. Quatre jours plus tard il sera mort. L'Unité populaire aussi.

Le 11 septembre, l'état de siège est proclamé dans tout le pays. La vigueur avec laquelle les putschistes ont réussi leur coup d'État, la répression brutale et sanglante qui s'ensuit surprennent et inquiètent ceux-là mêmes qui appelaient de leurs vœux l'intervention de l'armée.

Répression

Une véritable chasse aux sorcières s'organise. Des journaux deviennent les organes de la délation et publient quotidiennement des listes de personnes recherchées pour collaboration avec l'Unité populaire.

Par milliers, des Chiliens, des étrangers, parfois pour la seule raison qu'ils ont possédé des livres de gauche ou pour s'être simplement trouvé là au hasard d'une rafle, sont arrêtés, parqués au Stade national de Santiago.

La répression ne se limite pas à la capitale. Partout, dans les provinces, l'armée traque les marxistes et suspects. Les dirigeants du régime Allende sont arrêtés ; d'autres se rendent, certains réussissent à se cacher, à passer la frontière ou à se réfugier dans les ambassades étrangères. Des ambassadeurs se battront énergiquement pour défendre ces réfugiés et leur obtenir des sauf-conduits pour l'Europe. Cela vaudra même au chef de la mission suédoise d'être déclaré persona non grata.

Le général Prats se réfugie en Argentine ; Carlos Altamirano, secrétaire général du parti socialiste, dont on restera longtemps sans nouvelles, gagne Cuba.

Les récits de tortures, d'exécutions sommaires se multiplient à un rythme inquiétant. Trois jours après le putsch, on apprend que plusieurs anciens ministres, dont Pedro Buscovitch (économie), auraient été fusillés. Près de Conception, quelque 350 élèves sous-officiers auraient été passés par les armes. Des étrangers (Américains et Suédois), libérés du Stade national, affirment avoir vu exécuter des centaines de détenus et avoir été eux-mêmes torturés. Au Stade national, de 3 000 à 4 000 détenus (il y en aura jusqu'à 7 000) s'entassent. À Valparaiso, un navire de guerre devient la prison d'un millier d'hommes. Des personnalités sont déportées dans les îles du Sud ; c'est le cas de l'ancien ministre des Affaires étrangères, Clodomiro Almeyda (socialiste), interné à l'île Dawson, près de la Terre de Feu.

Résistance

Des groupes de francs-tireurs et de maquisards s'efforcent, surtout dans le Sud et dans les montagnes andines, de s'opposer aux putschistes. Ils attaquent des casernes, font sauter des ponts, des installations électriques. Le 23 octobre, un mois et demi après le coup d'État, le général Oscar Bonilla, ministre de l'Intérieur, reconnaîtra que des « poches de résistance » subsistent et que la guérilla s'organise.

La liste officielle des dangereux extrémistes exécutés ne cesse de s'allonger. L'explication le plus souvent avancée est : « pris les armes à la main » ou « a tenté de s'évader pendant son transfert ».

Les obsèques du poète Pablo Neruda (25 septembre 1973), prix Nobel de littérature, ami d'Allende et son ambassadeur à Paris, sont l'occasion d'une manifestation courageuse. Des centaines de personnes venues lui rendre un dernier hommage suivent son cortège sous la menace des militaires.

La chute d'Allende ne suffit pas aux putschistes, qui veulent extirper définitivement la « tumeur maligne du marxisme ». Tous les moyens sont bons pour ternir l'image de ce « gouvernement illégitime qui ne représentait pas le sentiment national de la majorité ». Après s'être acharné à prouver, films et photos à l'appui, l'immoralité de l'ancien président, on tentera de faire passer ses collaborateurs pour des criminels de droit commun, et leur tête sera mise à prix à partir du 28 septembre.