L'avertissement devait être entendu, mais il faudra cinquante heures de négociations effectives aux neuf ministres de la Communauté pour parvenir enfin à un compromis sur les prix. Ce sera le plus long marathon que la CEE aura connu. Après avoir frôlé la rupture, à plusieurs reprises les concessions acceptées par les Neuf débouchent sur un compromis coûteux et qui ne satisfait chacun qu'à demi.

En France, les porte-parole de l'agriculture expriment eux aussi une satisfaction nuancée : satisfaction (peut-être un peu exagérée) qu'affiche Michel Debatisse, le président de la FNSEA, et regrets (également exagérés) de Pierre Collet, président des chambres d'agriculture.

La viande bovine voit son prix d'orientation relevé de 10,5 % alors que la France réclamait 15 % ; le prix indicatif du lait est majoré de 5,5 % contre 8,5 % espérés et les prix des céréales augmentent en moyenne de 1 %, etc.

Au cours des semaines qui suivent les négociations de Luxembourg, on observe deux types de réactions : en France, les agriculteurs étayent leurs dossiers par type de production, afin d'obtenir, lors du rendez-vous annuel gouvernement-agriculteurs prévu à l'hôtel Matignon avec Pierre Messmer, le 3 juillet 1973, des rattrapages nationaux aux insuffisances du compromis communautaire.

À Bruxelles, la Commission, à la demande de plusieurs pays membres, étudie les moyens d'améliorer le fonctionnement des mécanismes communautaires et surtout de prévoir, pour l'an prochain, un calendrier de négociations plus étalé pour la fixation des prix communautaires, de telle sorte que soit supprimé le forcing du marathon annuel.

Pas assez de viande, trop de lait

Pour près de 6 millions de Français vivant de l'agriculture – soit 1,5 million d'exploitants agricoles et leur famille –, l'année 1972 s'est révélée exceptionnelle dans la mesure où le résultat brut d'exploitation, en valeur réelle, a augmenté en moyenne de 12,8 % (moyenne des années précédentes 4,2 %). L'élevage, cependant, demeure une préoccupation dominante.

Deux exploitations sur trois possèdent en effet des bovins et des vaches laitières. Or, la production de viande et la production de lait, qui sont par nature intimement liées, connaissent sur le marché intérieur, communautaire et international, des situations commerciales préoccupantes. Mais différentes et même contradictoires. Le marché français notamment manque de viande bovine mais demeure saturé de lait et de produits laitiers.

Explications

Cette situation s'explique de la façon suivante : la production de bovins est en forte diminution (environ 8 %) par rapport à 1971. La raison profonde est simple : produire de la viande coûte de plus en plus cher à l'agriculteur. Il faut de 18 à 24 mois pour faire un bœuf, alors que le prix des aliments du bétail augmente rapidement (plus de 100 % pour la protéine d'octobre 1972 à janvier 1973). Le bétail ne bénéficiant toujours pas de prix garanti à la production à un niveau suffisant et l'élevage se révélant également beaucoup plus contraignant qu'une production végétale, les éleveurs ont tendance à se reconvertir vers la culture des céréales. C'est une première explication.

La seconde raison à cette pénurie est plutôt d'ordre conjoncturel. Dans le courant de l'année 1972, l'augmentation du prix à la production a atteint près de 30 % sur la pression de la demande, alors qu'elle n'était que de 6 à 7 % en moyenne au cours des années précédentes. La politique générale de stockage du bétail décidée par les éleveurs soucieux de maintenir les cours a encore poussé à la hausse. Un recensement exécuté en janvier 1973 montre que le cheptel bovin a augmenté de 4 % entre le 1er janvier et le 31 décembre 1972 ; ces 4 % stockés ont donc fait défaut au marché.

La hausse des prix à la production, répercutée et même amplifiée jusqu'à la boucherie, a provoqué une baisse importante des achats des ménages en viande de bœuf et de veau : 28,5 kg par habitant contre 29,7 en 1971. La suspension de la TVA de 8,5 % sur la viande bovine, décidée en janvier et pour six mois (puis prolongée jusqu'à la fin de 1973), n'aura en réalité que freiné le phénomène de hausse. Le lait a, dans une certaine mesure, vu sa situation excédentaire s'aggraver encore par le fait du stockage du cheptel ; 70 % de la production de viande bovine en France provient non pas de bœufs, mais de vaches laitières de réforme. Ces vaches n'étant pas réformées ont continué à produire du lait. Cette cause, ajoutée à une productivité en amélioration constante, a amené en 1972 quelque 30 millions de t de lait (28 millions en 1971) sur un marché déjà saturé.