Dans son ensemble, le cinéma américain est passé de la contestation à l'analyse d'un malaise. Apparemment sain et optimiste à l'instar de ses héros légendaires, il est au fond miné par l'inquiétude des lendemains, l'insatisfaction des nantis qui se rendent soudain compte qu'ils dansent sur un volcan.

L'un des monuments de la saison, le film de Stanley Kubrick, Orange mécanique, donne une vision hallucinante du meilleur des mondes tel qu'il risque de se présenter dans un avenir très proche. Intellectuel et froid mais d'une implacable précision prophétique, Orange mécanique écrase le spectateur sous une averse de violence. La fable, soutenue par un rythme baroque, rejoint la philosophie la plus pessimiste. Orange mécanique est une œuvre qui comptera dans l'histoire du septième art. Sans prétendre à de tels sommets, Frenzy d'Alfred Hitchcock, tourné en Grande-Bretagne, est une superbe mécanique de précision. Humour, intelligence de la mise en scène, habileté raffinée du suspense (un suspense à rebours puisque le spectateur connaît l'assassin dès le début du film), Hitchcock, après ses derniers films décevants, ne nous avait pas habitué à pareille fête depuis Les oiseaux.

Bref, une excellente saison pour le film américain, qui nous a offert également un remarquable pamphlet au vitriol (R.M. Nixon, a white comedy) et un saisissant document sur le concert donné à Altamont par les Rolling Stones (Gimme Shelter).

Italie

Le double succès du cinéma italien au Festival de Cannes était prévisible. Il a été éclatant. Depuis plusieurs années déjà les réalisateurs transalpins s'acharnent à rendre compte sans fard de la réalité du monde contemporain. Ils se sont faits les pourfendeurs des scandales et autres maladies sociales et politiques de leur époque, sans mépriser pour autant les règles élémentaires du spectacle. C'est un cinéma de réflexion, jamais gratuit.

Le nouveau Fellini, Roma, échappe à toutes les catégories ; c'est un très grand film. À travers ses souvenirs et ses fulgurantes trouvailles de visionnaire, Fellini brosse un tableau fascinant de la capitale romaine. Cette fresque, traversée par les fantasmes de la décadence et de la mort, n'a guère d'équivalent dans l'histoire du septième art. Sur des données réalistes (et parfois même banalement touristiques), Fellini a construit un opéra baroque d'une prodigieuse richesse visuelle.

On a l'habitude de dire que depuis 1960 il n'y a que trois grands réalisateurs italiens (Fellini, Visconti, Antonioni). Il faut désormais ajouter Francesco Rosi. Après Les hommes contre..., L'affaire Mattei confirme le talent d'un homme qui peut se targuer d'être l'authentique créateur du cinéma politique dans le monde (Salvatore Giuliano et Main basse sur la ville). Sa dernière œuvre est une enquête sur Enrico Mattei, le président de la Société nationale italienne des hydrocarbures, qui trouva la mort dans un accident d'avion en 1962. Au-delà du portrait psychologique de l'homme — magistralement interprété par Gian Maria Volonté —, Rosi analyse en quelques séquences percutantes les rouages de l'économie moderne, la solitude et l'ambition d'un conquérant face aux réseaux des intérêts internationaux, l'occulte mais efficace alliance des groupes de pression internationaux (Mattei a probablement été victime d'un attentat).

Avec quelque retard on a pu admirer le film de Gillo Pontecorvo La bataille d'Alger, longtemps tenu sous le boisseau par la censure française, l'extraordinaire Stratégie de l'araignée de Bernardo Bertolucci (tourné avant Le conformiste pour le compte de la RAI) et une œuvre mineure et attachante de Mauro Bolognini. Un merveilleux automne, que les distributeurs gardaient depuis trois ans dans leurs tiroirs. Damiano Damiani, dont la carrière — en France au moins — a toujours été fort discrète, a obtenu un franc succès avec sa Confession d'un commissaire de police au procureur de la République, pamphlet dénonciateur qui égratigne tout un système pris au piège du chantage, de la concussion et du trafic d'influences.