Le premier coup d'éclat date du 15 juillet 1971 : dans une brève déclaration télévisée, Nixon annonce qu'il va se rendre en Chine avant le mois de mai 1972, à l'invitation de Chou En-lai, chef du gouvernement de Pékin. « La rencontre entre les dirigeants de Chine et des États-Unis, précise un communiqué commun, est destinée à la recherche de la normalisation des relations entre les deux pays et à l'échange de vues sur les questions intéressant les deux parties. »

Préparation

L'annonce du voyage fait d'autant plus sensation que celui-ci a été préparé dans des circonstances particulièrement rocambolesques, les 9, 10 et 11 juillet 1971, par Henry Kissinger, conseiller du président pour les affaires de sécurité nationale. L'éminence grise de Nixon, qui se trouvait au Pakistan, avait fait savoir qu'il prolongeait de vingt-quatre heures son séjour dans ce pays en raison de troubles intestinaux et qu'il se reposerait dans une station de montagne. En réalité, il s'était envolé dans le plus grand secret en direction de Pékin, en compagnie d'un de ses adjoints.

Dans son allocution, Nixon s'efforce de rassurer Formose, l'URSS et le Japon : « Notre recherche de nouveaux rapports avec la République populaire de Chine ne se fera pas aux dépens de nos vieux amis, souligne-t-il. Elle n'est dirigée contre aucune autre nation. » En fait, si les réactions de Taipeh sont franchement négatives, celles de Tokyo et de Moscou témoignent d'une modération certaine. Paradoxalement, c'est de Pékin que, le 20 juillet, arrive une mauvaise surprise : au cours d'une entrevue avec de jeunes universitaires américains, Chou En-lai a présenté ses vues sur la normalisation des relations avec Washington. Pour le dirigeant chinois, les obstacles qui subsistent sont la présence américaine en Indochine et en Corée, la situation de Formose et le militarisme japonais.

Gêné par ces déclarations, Nixon décide alors d'imposer un embargo sur toutes les informations et sur les commentaires officiels relatifs aux rapports sino-américains, afin de décourager les spéculations qui n'ont pas tardé à foisonner sur les conséquences possibles de son voyage.

Aux États-Unis, divers sondages d'opinion semblent montrer que seule une minorité d'Américains (20 % environ) désapprouve le projet du président. Au sein du parti républicain, une douzaine de personnalités conservatrices publient une déclaration dans laquelle elles reprochent à Nixon de faire des avances à la Chine rouge « sans en avoir obtenu aucune concession » et annoncent qu'elles suspendent leur soutien à ce dernier. Pour sa part, George Meany, président de la centrale syndicale AFL-CIO (14 millions de membres), dont les relations avec la Maison-Blanche sont depuis quelques mois fort tendues, affirme que le voyage à Pékin constitue « le plus grand coup de publicité du plus grand camelot de tous les temps ». Mais ces prises de position hostiles resteront pratiquement sans écho dans l'ensemble du pays.

ONU

Le 2 août, le secrétaire d'État William Rogers annonce que son pays votera en faveur de l'entrée du gouvernement de Pékin à l'ONU, mais demandera le maintien de Formose au sein de l'Organisation. Ainsi, pour la première fois depuis vingt et un ans, Washington ne s'oppose plus à ce que la Chine de Mao soit représentée aux Nations unies.

Le 31, devant la convention nationale de l'American Legion, Rogers met une nouvelle fois ses concitoyens en garde contre tout optimisme excessif (« la normalisation ne sera pas facile et ne se fera pas rapidement »). Quelques jours plus tard néanmoins — détail secondaire mais significatif — les relations téléphoniques entre les deux pays sont rétablies.

Le mois d'octobre est marqué par les deux missions que Kissinger, accompagné d'une importante délégation officielle, accomplit à Pékin pour régler les modalités du voyage du président américain et par l'ouverture du grand débat sur l'admission de la Chine populaire aux Nations unies. Le 26, l'annonce du vote final (76 voix contre 35 et 17 abstentions pour l'entrée de Pékin à l'ONU et l'exclusion de Formose) est accueillie par quelques manifestations d'enthousiasme que Nixon juge choquantes. De telles réactions, estime le président, pourraient entraîner « une diminution au Congrès et dans le pays » de l'appui apporté aux Nations unies. (Le Sénat, en effet, ne tarde pas à menacer de réduire la cotisation américaine à l'ONU.) Il semble en réalité que Nixon, impuissant à éviter l'expulsion du vieil allié formosan, ait tenté ainsi de détourner sur l'Organisation le mécontentement de l'opinion conservatrice.