De leur côté, les syndicats déclenchent une virulente offensive contre la loi anti-grève : journées nationales d'action du 8 décembre, du 12 janvier et du 1er mars 1971, qui mobilisent des millions de travailleurs. C'est dans ce climat passionnel qu'un attentat a lieu contre la résidence de Robert Carr. Cependant, menacée d'être débordée sur sa gauche, la confédération des syndicats (TUC), après quatre mois de campagne, décide, au cours d'un petit congrès extraordinaire réuni en mars, de renoncer aux grandes manifestations. Au Parlement, la loi Carr est finalement adoptée. Reste à savoir si elle suscitera suffisamment d'interlocuteurs responsables pour transformer véritablement les relations entre employeurs et salariés.

Changer les mœurs sociales, changer aussi la mentalité et les habitudes de l'industrie, le gouvernement s'y efforce par toute une série de mesures qui vont de la suppression des subventions aux entreprises en difficulté à la commercialisation de certains secteurs nationalisés. Il jouera surtout du principal levier dont il dispose pour influer sur la vie économique : le budget.

Déjà, au mois d'octobre, le chancelier de l'Échiquier avait, avec son petit budget, amorcé une politique libérale destinée à rendre à l'industrie ses possibilités de profit et une liberté dont on attend un regain de dynamisme. Cette politique ne trouvera sa véritable expression qu'au printemps, avec la présentation du budget 1970-71, réforme de la fiscalité (moins d'impôts sur les revenus et les bénéfices, introduction de la TVA dans les prochaines années), assouplissement du crédit bancaire, tout est fait pour encourager les éléments dynamiques du capitalisme.

Faillites

Au même moment cependant, l'affaire Rolls-Royce va illustrer d'une manière symbolique les difficultés des entreprises les plus prestigieuses et obliger le gouvernement à se départir de ses principes de désengagement de l'État.

L'affaire se déroule en trois temps. Il y a deux ans, la firme Rolls-Royce arrache à grand-peine un contrat sur le marché américain : il s'agit de l'étude et de la fabrication des réacteurs RB 211 qui doivent équiper l'appareil Tristar que lance la firme Lockheed. Mais le prix des recherches, fixé au départ à 75 millions de livres, double au cours des mois. Les difficultés rencontrées avec un matériau de pointe, la fibre de carbone, retardent le projet, mais aggravent les dépenses. Loin d'être bénéficiaire, le contrat devient un gouffre.

Le 11 novembre, la société Rolls-Royce (70 000 actionnaires, 87 000 employés), plus célèbre aujourd'hui pour ses réacteurs d'avion que pour ses automobiles, annonce que la firme enregistre un déficit de 634 millions de francs. Le titre s'effondre en Bourse. Une première fois le gouvernement intervient pour tenter de renflouer la société. Mais les crédits se font attendre. Le 4 février, Rolls-Royce est obligée de déposer son bilan.

C'est la stupeur. La faillite prend les dimensions d'une catastrophe nationale. Rolls-Royce, en effet, fabrique tous les réacteurs qui équipent les appareils de la RAF, sans parler de ceux de l'aviation civile et de Concorde. La fermeture de la firme est inconcevable. Le gouvernement est acculé à nationaliser une grande industrie (du moins son secteur aéronautique), alors même qu'il défend une politique de dénationalisation.

Quatre mois après l'affaire Rolls-Royce, les Chantiers de la Clyde connaissent à leur tour une faillite retentissante. Le 11 juin, l'UCS (Upper Clyde Ship Builders) lance un SOS au gouvernement. Fidèle à sa doctrine anti-interventionniste, le cabinet refuse l'avance de fonds demandée : une solution d'attente est adoptée : coopération du gouvernement avec le liquidateur judiciaire, qui doit étudier une réorganisation totale de l'entreprise ; contribution financière assurant pendant deux mois au moins le paiement des ouvriers (7 000 ouvriers et 25 000 employés sont menacés de licenciement) et des fournisseurs. L'entreprise survit ; son avenir est incertain.

Autre boulet pour le gouvernement conservateur : l'Irlande du Nord.

Irlande

Insensiblement, la situation s'est encore dégradée dans les six comtés d'Ulster. En dépit des réformes adoptées par le gouvernement de Belfast, rien n'est venu réduire le déséquilibre économique et social entre les deux communautés protestante et catholique. Bien au contraire : les troubles ne font qu'aggraver le marasme et le chômage. Mais l'affrontement a pris des formes différentes.