Parallèlement à l'agitation des travailleurs se développe le mouvement de contestation dans les lycées et les universités. Les incidents entre étudiants de droite et de gauche sont quasi quotidiens et dégénèrent souvent en affrontements armés avec les forces de l'ordre. Les heurts, ainsi que les assassinats, provoquent la mort d'une vingtaine d'étudiants en l'espace de quelques mois. Les autorités procèdent à la fermeture des lycées, de l'université d'Istanbul (23 novembre) et de celle d'Ankara (18 février).

Terrorisme

Mais aux manifestations et aux émeutes estudiantines se substitue une sorte de guérilla urbaine qui contribuera plus que tout autre facteur à discréditer aux yeux d'une partie de l'opinion le système démocratique en vigueur. Les coups de main de jeunes gauchistes défrayent la chronique : le raid contre une banque d'Ankara, délestée de 125 000 livres (11 janvier 1971), l'enlèvement d'un sergent américain (15 février), le rapt de quatre militaires (4 mars) par des membres de l'Armée de libération populaire turque, qui exigent, en échange de leur libération, une rançon de 400 000 dollars, indignent ou terrorisent la population.

Le gouvernement, entre-temps, se livre à de subtiles manœuvres parlementaires pour éviter d'être renversé ; après diverses exclusions et démissions, le Parti de la justice de Süleyman Demirel ne dispose plus que d'une voix de majorité.

L'armée, pour sa part, s'impatiente. Les officiers de gauche s'organisent pour renverser le régime parlementaire. Conscients du danger, les officiers supérieurs prennent des initiatives pour calmer leurs ardeurs et pour préparer la voie à leur propre intervention dans les affaires de l'État. En juillet 1970, le général Menduh Tagmac, chef de l'état-major, entreprend une tournée des popotes pour recueillir les doléances de la troupe. Le chef des forces aériennes, le général Muhsin Batur, adresse au président de la République et au chef du gouvernement une lettre dans laquelle il indique que les officiers turcs sont de plus en plus attirés par des idées socialistes. Il propose un programme de réformes à réaliser d'urgence : réforme agraire, nationalisation du commerce extérieur, un système fiscal plus équitable, etc.

Le 31 décembre, le général Tagmac lance un sévère avertissement. Dans un message de nouvel an, il déclare en substance que l'armée ne permettra pas que la Turquie sombre dans l'anarchie ou la guerre civile. Le mécontentement de l'armée, explique encore le général Tagmac, est partiellement imputable au fait que des organisations de gauche parlent ouvertement des « peuples de Turquie » et « des droits du peuple kurde », remettant ainsi en cause « l'intégrité de la Turquie ». Le directeur du quotidien influent Miliyet résume bien le sentiment général en intitulant son éditorial : « 1970 se termine dans le pessimisme, 1971 débute dans l'inquiétude ».

L'armée (ou plutôt la haute hiérarchie de l'armée) s'affirme comme la véritable source du pouvoir. Le chef de l'état-major et les commandants des trois armes publient une déclaration, le 12 mars : « Les forces armées turques sont décidées à prendre le pouvoir si un nouveau gouvernement fort n'est pas constitué dans les plus brefs délais pour mettre fin à l'anarchie menaçant la Turquie et réaliser les réformes économiques et sociales prévues par la Constitution. » Le gouvernement Demirel démissionne le même jour. Dans la soirée, 23 dirigeants du Parti ouvrier turc sont arrêtés sous l'inculpation de menées communistes préjudiciables à l'unité de l'armée et de la nation.

La plupart des formations politiques expriment aussitôt le vœu que l'« ordre démocratique » soit malgré tout préservé. Le 19 mars, Nihat Erim, député du PRP (Parti républicain du peuple), est désigné pour former le nouveau gouvernement. Une grave crise éclate au sein du parti ; en guise de protestation contre la décision d'Ismet Inonu et des groupes parlementaires du PRP d'accepter le principe d'une participation au gouvernement, le secrétaire général du parti, Bullent Ecevit, et les membres du comité exécutif démissionnent.