Mis en minorité devant le Comité central, le président égyptien est obligé d'entériner des amendements au texte qu'il a signé quelques jours auparavant à Benghazi. Il se rend compte que l'épreuve de force ne peut plus être différée. Il décide de passer à l'offensive pour éliminer ses adversaires. Le 2 mai, il destitue Ali Sabri de ses fonctions de vice-président de la République ; quelques heures auparavant, Il avait lancé, au cours d'un discours, une sévère mise en garde au parti et à ses animateurs. Poussant le défi plus loin, il déclare dans cette allocution qu'il ne désespère pas de voir les États-Unis exercer des pressions sur Israël.

Quarante-huit heures plus tard, El Sadate réserve un accueil chaleureux à William Rogers, secrétaire d'État américain, avec lequel il s'entretient en tète à tête. Le chef de la diplomatie américaine, qui, le 16 mars 1971, déclarait publiquement qu'Israël devait revenir à ses frontières du 4 juin 1967 en échange d'une paix contractuelle, jouit d'une certaine popularité dans les milieux dirigeants égyptiens.

Arrestations

Une semaine après, le 13 mai, la crise intérieure atteint son paroxysme. Les chefs de file de la gauche (ministres et dirigeants du parti) présentent, en bloc, leurs démissions. Le président Sadate en profite pour les arrêter sous inculpation de complot, et pour déclencher une vaste campagne d'épuration dans toutes les administrations de l'État. Le successeur de Nasser bénéficie de toute évidence du soutien des chefs de l'armée.

La répression s'abat sur les partisans, ou supposés tels, du groupe Chaaraoui Gomaa-Ali Sabri-Sami Charaf ; les limogeages et les arrestations se multiplient. La police, les services de renseignements, l'armée, les organes d'information sont confiés à des hommes dévoués au chef de l'État ; certains sont connus pour leur anticommunisme militant. Dès le 14 mai, Mahmoud Fawzi forme un nouveau gouvernement, dans lequel entrent douze technocrates, peu connus du public. Le même jour, le chef de l'État, dans une allocution radiodiffusée, annonce une profonde refonte de l'Union socialiste arabe, qui sera dotée de nouveaux statuts, ainsi que de dirigeants désignés par des « élections libres à 100 % ».

Le chef de l'État s'engage à promulguer une constitution permanente avant le 23 juillet 1971 et à prendre des mesures concrètes pour favoriser l'épanouissement de la démocratie. Il promet de bannir à tout jamais les multiples formes de l'arbitraire policier, dont la paternité est attribuée aux personnalités arrêtées.

Ce bouleversement provoque un vif intérêt à travers le monde. Les dirigeants limogés étant pour la plupart des partisans convaincus d'une étroite collaboration avec l'URSS, tout paraissait indiquer que le président Sadate se rapprocherait sensiblement des États-Unis.

Surprise

À la surprise générale, un processus inverse s'engage avec le séjour au Caire, du 25 au 29 mai 1971, de Nicolas Podgorny, président du præsidium du Soviet suprême. Ces négociations se soldent, le 27 mai, par la signature entre l'Égypte et l'URSS d'un traité d'amitié et de coopération valable pour quinze ans.

Dès le début de juin, le ton du président Sadate parait se durcir tant à l'égard d'Israël qu'à celui des États-Unis, accusés, le 11 juin, d'être « associés dans l'occupation des territoires arabes ».

Indispensable

Les raisons de cet alignement sur les positions soviétiques sont multiples. Sur le plan intérieur, le concours des Russes est, de fait, devenu indispensable pour assurer la stabilité du régime ; renforcée par l'élimination de la gauche nassérienne, la droite proaméricaine risque de devenir pressante. Dans le domaine économique, la place occupée par les investissements et l'assistance technique soviétiques est d'une telle ampleur que le président Anouar El Sadate ne peut se permettre de rompre avec Moscou.

Lors de l'inauguration du haut barrage d'Assousn, le 15 janvier 1971, le président Podgorny annonce que l'URSS aidera la RAU à électrifier les campagnes ; un prêt de 35 millions de livres égyptiennes est prévu.