Les commerçants contestataires, bien qu'ils saluent tous Nicoud comme un martyr, n'ont pu s'unir en une force cohérente et disciplinée : les groupements s'interpénètrent dans un enchevêtrement inextricable, et les fédérations se font et se défont avant d'avoir pu prouver leur efficacité. Mais cette agitation a cependant conduit le gouvernement à s'intéresser de près aux problèmes des petits commerçants : ils sont nombreux et représentent un capital électoral qu'on ne saurait négliger sans danger. La concertation étant particulièrement difficile avec des interlocuteurs si dispersés (R. Boulin, ministre de la Santé publique et de la Sécurité sociale, en a fait l'expérience lors de tables rondes réunies en août 1969 pour étudier la réforme de la loi sur l'assurance maladie des travailleurs indépendants), les ministres, J. Chaban-Delmas en tête, ont longuement reçu les représentants du commerce (traditionnels et contestataires raisonnables). Peu à peu, une politique nouvelle s'esquisse, dont nul ne peut dire quels fruits elle portera.

Mesures de compensation

Il s'agit, en effet, tout en favorisant une évolution de la distribution devenue inévitable et nécessaire pour « tenir le front des prix », d'atténuer pour les petits commerçants les conséquences de cette évolution. Une nouvelle loi sur l'assurance maladie des travailleurs indépendants a été votée le 7 janvier 1970, les taux de TVA ont été simplifiés, des mesures fiscales (suppression de la taxe complémentaire, limitation de la hausse des patentes et des forfaits, etc.) ont été décidées, une nouvelle réglementation de la concurrence (ventes à perte, ventes avec primes, méthodes pratiquées par les magasins de grande surface) mise au point.

Simultanément, V. Giscard d'Estaing et J. Chaban-Delmas ont annoncé la réunion de commissions pour l'étude d'une réforme de la patente (sans qu'il s'agisse de supprimer cet impôt, base des ressources des collectivités locales, dont le produit a quadruplé en dix ans), tandis que des députés de la majorité déposaient des propositions de loi visant à dédommager les petits commerçants en leur rachetant leur fonds grâce à une taxe parafiscale versée par les magasins de grande surface. On parle aussi beaucoup de la création d'une indemnité viagère de départ, semblable à celle que perçoivent les vieux agriculteurs. La religion du gouvernement est loin d'être faite sur ce point et l'on comprend qu'il hésite à s'engager dans une voie qui ferait du commerce un nouveau secteur assisté. Au-delà des difficultés techniques qu'un tel projet rencontre (quels critères choisir pour l'attribution de cette aide ?), tout le problème du libéralisme en matière de commerce se trouve posé.

Former les commerçants

Il est clair que la situation de certains commerçants âgés pose à la nation un problème social aussi digne d'intérêt que celui des vieux agriculteurs ou des mineurs de fond. Cela n'implique pas qu'aucune sanction ne doive frapper celui qui, à tort, s'est imaginé qu'on pouvait s'improviser commerçant. Or, ils furent nombreux, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en période de pénurie, à se lancer dans cette activité sans qualités pour le faire. Aujourd'hui encore, n'importe qui peut s'installer n'importe où, pour vendre n'importe quoi, sans avoir à faire la preuve qu'il connaît les rudiments de son métier. La simple idée d'une formation professionnelle indispensable avant de s'installer lève le spectre du corporatisme. Pourtant, en Allemagne et dans d'autres pays une telle justification est demandée, sans pour autant entraver la liberté d'établissement. Tout ce que la France offre aux commerçants, en cette matière, est une formation professionnelle pour adultes : les assistants techniques du commerce, qui ne sont d'ailleurs pas assez nombreux, s'emploient sans relâche à enseigner aux plus conscients les rudiments d'une saine gestion.

Les pouvoirs publics incitent, sous couvert de venir en aide à des commerçants âgés qui n'ont plus la possibilité de se reclasser, à indemniser indifféremment tout commerçant situé à proximité d'une grande surface. Comment justifier l'entreprise privée si le risque d'entreprendre n'existe plus ? Comment faire de la France « une zone de prix modérés », selon les termes de V. Giscard d'Estaing, si l'appareil de distribution surcharge les prix des produits ? Comment résister aux revendications des autres catégories sociales si, après les agriculteurs, les commerçants obtiennent des avantages payés par la collectivité ? Toutes ces questions se sont posées brutalement en 1969-70. Elles mettent les pouvoirs publics dans une position difficile, dont il leur faudra, pourtant, sortir assez vite. Car le débat est désormais sur la place publique.

Agriculture

La dévaluation du franc ébranle l'Europe verte

Jacques Duhamel, le nouveau ministre de l'Agriculture, et Bernard Pons, secrétaire d'État, sont accueillis avec un préjugé favorable par l'opinion paysanne. Le premier, centriste, est un Européen affirmé ; le second, UDR, est un ami de G. Pompidou. Installés le 22 juin rue de Varenne, ils ont à peine le temps d'annoncer leur volonté de faire de l'agriculture un « atout de l'économie française » à jouer « dans le cadre de l'Europe des Six » qu'intervient la dévaluation du franc, le 8 août.