Les adversaires de l'arrêté avancent d'autres statistiques, tout aussi sérieuses que les premières. Ils démontrent que la France, loin d'être menacée par une surabondance de médecins, est, au contraire, sur ce point, un pays sous-développé : sa densité médicale ne la place qu'au dix-neuvième rang des pays industrialisés.

Au début de la grève, la querelle se fixe sur la détermination des besoins de la France en médecins. Le débat change assez vite d'objet lorsqu'on s'aperçoit de la difficulté de l'entreprise. La conception même de l'enseignement médical, et non plus le seul problème des débouchés, est alors mise en question. Comment former un médecin ? Comment choisir les plus aptes à exercer cette profession lourde de responsabilités ?

Un étudiant, un malade

Chacun s'accorde sur le fait qu'il n'est plus imaginable qu'un étudiant devienne médecin sans avoir eu, tout au cours de ses études, aucun contact avec les malades, comme ce fut trop souvent le cas. Il avait été décidé, dès la rentrée de 1968, de donnera chaque étudiant, à partir de la troisième année d'études, des fonctions hospitalières près des malades soignés dans les hôpitaux dépendant des CHU (Centres hospitaliers universitaires). Malheureusement, à la rentrée de 1969, on s'aperçoit assez vite que le nombre de lits est loin de correspondre aux besoins et rend parfois difficile l'exercice de fonctions réelles. Pour pallier cette insuffisance, des solutions contradictoires sont proposées. Les uns estiment qu'il faut tenir compte des réalités et attendre que la capacité des CHU soit suffisante pour accueillir les étudiants qui se présentent en grand nombre dans les facultés ; les autres, au contraire, qu'il convient d'adapter le nombre de lits au nombre d'étudiants et non l'inverse.

Premier cycle commun

La guerre, d'autre part, éclate à propos de l'organisation du premier cycle des études médicales, qui comprend les deux premières années et n'a cessé d'être modifié depuis douze ans. En gros, deux thèses divisent les spécialistes. Les progressistes, notamment les membres du Syndicat national de l'enseignement supérieur (SNE Sup) et la plupart des organisations étudiantes, réclament un premier cycle peu médicalisé, avec une part prépondérante aux sciences fondamentales (mathématiques, physique, chimie, biologie, sciences humaines) non essentiellement médicales. Cela pour éviter les inconvénients de la sélection, qui serait alors nécessaire dès la fin du secondaire, et la remplacer par une véritable orientation. En effet, si les étudiants suivent pendant deux ans un enseignement réellement pluridisciplinaire, ils auront moins de difficultés à se réorienter au cas où ils seraient reconnus inaptes à devenir médecins.

Un débat national

Cette conception, d'ailleurs, trouve sa réalisation, au moins partielle, dans plusieurs facultés : Montrouge, Marseille, Aix, Bobigny. Là ont été mises en place des premières années communes aux futurs dentistes, médecins, pharmaciens, voire vétérinaires ou biologistes. Les avantages de cette formule d'orientation en cours d'études (les deux années passées dans ce premier cycle commun ne sont jamais perdues) se sont heurtés à la vigoureuse opposition d'un courant conservateur, qui souhaite, au contraire, que la médicalisation soit effective dès la première année et qu'on en vienne au plus tôt à étudier les matières qui serviront directement dans l'exercice de la profession de médecin.

Ces débats, ces querelles ont amené le gouvernement à prendre des décisions allant dans le sens souhaité par les progressistes.

Commencée à la fin du mois d'octobre dans un CHU parisien, la grève se termine à la fin du mois de novembre. Peu de résultats apparents ; les étudiants ont simplement acquis la certitude que le premier cycle des études médicales serait réorganisé de la manière pluridisciplinaire qu'ils souhaitaient. Sur le point précis qui avait été à l'origine de leur mouvement (les modalités du contrôle des connaissances), ils n'obtinrent que partiellement satisfaction en février 1970. Le Conseil d'État, saisi par un certain nombre d'entre eux, annule quelques-unes des décisions prises par l'arrêté Guichard-Boulin, portant notamment sur la part relative du contrôle continu et des examens terminaux dans la note finale. Cette grève a surtout eu le mérite de faire naître un véritable débat national sur le problème de la formation médicale.