Il est admis qu'une économie souffre de tensions inflationnistes lorsqu'un déséquilibre se produit entre les quantités de monnaie et les quantités de biens en circulation, les premières excédant les secondes. En effet, si les signes monétaires se multiplient plus vite que les biens, la valeur nominale (c'est-à-dire le prix) de chacun de ceux-ci aura tendance à s'élever. Dans la réalité, le phénomène est infiniment plus complexe. Mais on a pris l'habitude de repérer l'inflation sur le baromètre des prix, quitte à se disputer ensuite pour analyser les causes d'une hausse du coût de la vie.

Si l'on observe l'évolution des prix depuis vingt ans, dans dix pays industrialisés, on constate que la hausse est générale, mais aussi qu'elle varie beaucoup dans le temps et dans l'espace. Il y a des périodes de hausse particulièrement rapide (notamment au début des années 50, suite à la guerre de Corée, et à la fin des années 60, phase actuelle de l'inflation). D'autre part, il y a des pays beaucoup plus exposés que d'autres aux risques d'inflation : la France et le Japon arrivent en tête, avec une hausse des prix de l'ordre de 150 % en vingt ans ; puis viennent l'Autriche, la Suède, l'Italie et les Pays-Bas, avec une hausse de l'ordre de 100 % ; enfin, on trouve les États-Unis, la Suisse et l'Allemagne de l'Ouest, où les prix n'ont augmenté que de 50 % environ en vingt ans.

La recette miracle

Mais la médaille de sagesse change de main en cours de route. Le Japon a été, pendant longtemps, exemplaire pour sa capacité de croître rapidement sans recourir à la morphine de l'inflation ; ces temps sont révolus depuis quelques années et c'est probablement au Japon que la hausse des prix sera la plus forte en 1970. De même, les États-Unis ont donné l'impression, pendant la première moitié de la décennie des années 60, d'avoir trouvé la recette miracle d'une croissance rapide sans inflation ; mais depuis 1965, ils ont connu une hausse des prix sans précédent dans leur histoire ; comble de malheur, cette inflation s'accompagne, depuis l'été 1969, d'un très net ralentissement de l'expansion. Du coup, les voilà dans la pire des situations : celle où l'on cumule les désagréments de la hausse des prix et les méfaits de la stagnation économique.

Au cours des cinq dernières années, le bonnet d'âne de la hausse des prix a constamment changé de titulaire : en 1966, c'est la Suède ; en 1967, l'Autriche ; en 1968, le Japon ; en 1969, les Pays-Bas ; en 1970, le Japon (probablement). Si la France n'apparaît pas dans le lot, ce n'est pas à cause de sa modération : après avoir obtenu une bonne troisième place (sur dix) en 1966 et en 1967, sous les effets du plan de stabilisation, elle est retombée au huitième rang en 1968, au neuvième en 1969, et l'on n'attend guère mieux pour 1970. Sur vingt ans, c'est d'ailleurs en France que la hausse des prix a été la plus forte. Au contraire, c'est en Allemagne qu'elle a été la plus faible. Mais notre voisin d'outre-Rhin n'a pas été épargné pour autant par la vague d'inflation récente, qui l'a atteint à la fin de 1969, malgré la décision courageuse de réévaluer le mark en octobre, mesure destinée à éviter l'inflation, mais prise trop tardivement.

Bouleversement aux USA

C'est aux États-Unis que la crise inflationniste récente a provoqué le plus de bouleversements. En effet, les Américains n'étaient nullement préparés à un semblable phénomène. Traditionnellement, chez eux, les prix augmentaient de 1 % à 3 % par an, jamais plus. Il en résultait que l'on empruntait volontiers, car les taux d'intérêt étaient faibles, les créanciers n'ayant pas à craindre une trop grande érosion monétaire. De même, dans les conflits du travail, on parvenait à se mettre d'accord sur des hausses de salaires de l'ordre de 5 % par an, car cela correspondait à un gain réel de pouvoir d'achat. Tout d'un coup, les Américains ont pris conscience que ces chiffres ne correspondaient plus à rien, du fait de l'accélération de la hausse des prix. Placer son argent à 5 % quand les prix augmentent de 6 %, cela signifie non seulement qu'on ne gagne rien, mais même que l'on perd son capital. Arracher une hausse des salaires de 5 %, dans les mêmes conditions, ne constitue aucunement un gain en pouvoir d'achat, puisque cela ne compense même pas la perte due à la hausse des prix.