On a ri d'une pièce policière de Robert Thomas, adaptée d'Agatha Christie, en déplorant que le grand talent de Jean Desailly ne trouve pas à mieux s'employer. Le seul grand succès d'un Boulevard de qualité est allé à l'Aide-mémoire, de Jean-Claude Carrière, habile numéro pour deux acteurs subtils, Delphine Seyrig et Henri Garcin. Là aussi, car il s'agit tout de même d'un des premiers théâtres de Paris, l'Atelier, on pouvait regretter Tchékhov ou Tourgueniev, Anouilh ou Aymé.

Enfin, on a peut-être joué un peu gros une comédie désopilante de Marcel Moussy, Trois Hommes sur un cheval, chronique des milieux hippiques. Mais comment résister à Robert Dhéry ?

Les classiques

Rabelais ne s'attendait pas à devenir un auteur de théâtre. Il a fallu que Jean-Louis Barrault se fût cru « mort », sur la scène de son Théâtre de France, pour qu'il renaisse aussitôt de ses cendres et réalise son rêve sur le ring de l'Élysée-Montmartre. Plus qu'un habile digest de nos anciennes lectures de Pantagruel et de Gargantua, le spectacle imaginé par Barrault est une grande fête joyeuse, un éblouissement des yeux et des oreilles, où l'on a retrouvé le grand montreur théâtral à qui nous devons quelques-uns de nos meilleurs souvenirs de Claudel.

Ce Rabelais est un Soulier de satin paillard, rigolard, truculent, scintillant. On a ri tous les soirs d'un vrai rire heureux. Mais qu'inventera, maintenant, Barrault, si on lui permet d'inventer ? Shakespeare a eu moins de chance, au (coûteux) nouveau Théâtre de la Ville, ex-Sarah-Bernhardt. Jorge Lavelli, ayant choisi la pièce la plus difficile parmi les comédies, Beaucoup de bruit pour rien, au lieu de chercher à traduire l'ésotérisme évident, a préféré faire de la critique sociale sous un manteau de vitrine de grand magasin. Le résultat est pour le moins incertain.

Molière, en revanche, a inspiré toutes les gammes possibles de mises en scène : depuis les Fourberies de Scapin du théâtre de l'Est parisien, raccrocheuses à souhait, folkloriques pour révolutionnaires attardés, jusqu'à la célébration maison de la Comédie-Française, où il s'agissait surtout d'honorer Robert Hirsch en Tartuffe. Ce comédien puissant, torturé, luisant des dégoûts qu'il inspire, a fait merveille une fois de plus.

Michel Vitold, peu ou mal entouré, a réalisé un vieux rêve, celui d'être Alceste, et il a ainsi donné une très intéressante vision du Misanthrope, dans une mise en scène un peu à mi-chemin entre le classicisme et la nouveauté.

La nouveauté la plus extrême, nous l'avions eue avec un extraordinaire Dom Juan, mis en scène par le jeune Patrice Chereau. Et voici un des vrais drames du théâtre en France. On n'a pu voir ce spectacle qu'à Lyon, pendant quelques jours, et à Paris, presque à la sauvette. Devant un spectacle pareil, on ne peut pas éviter de condamner l'État, qui manque décidément trop de bonnes occasions de susciter, comme c'est son rôle, de nouveaux publics.

Certes, le Dom Juan de Chereau est beaucoup plus de Chereau que de Molière. Les libertés prises avec le texte et avec la tradition sont assez fabuleuses. Monsieur Dimanche gênait : on le supprime. Dom Juan n'est plus un triomphant, mais un minable chef de bande. Sganarelle gagne à tous les coups, il est la violence du peuple, et il est en même temps le peuple tremblant de s'exprimer devant le beau monde.

Si l'on ajoute à cela des décors et des costumes d'hiver, de steppe glacée autour d'une ruine de palais, on aura idée de ce qu'a voulu Chereau avec une rigueur qui a désarmé ses adversaires. Cette lecture nouvelle de Dom Juan est un événement majeur.

Par contraste, on aura mesuré tout l'ennui de ce qu'il ne faut pas faire, avec le Lorenzaccio monté par Marcelle Tassencourt. Tristesse de voir une pièce si belle, si jeune, si proche du pouvoir étudiant, désertée par la jeunesse et par... Musset lui-même. On pouvait, certes, entendre le texte, grâce à Corinne Marchand et à Jean-Pierre Andréani. Il fallait fermer les yeux sur le reste. Quel jeune metteur en scène aura l'idée de relire Lorenzaccio, pour lui faire crier son admirable « Si les républicains étaient des hommes... » ?

Nouveaux classiques

Enfin, trois modernes récents sont devenus, cette année, des classiques certains. Pirandello, Sartre et Brecht. La Comédie-Française, réunissant Un imbécile et la Volupté de l'honneur et les confiant à François Chaumette, nous a donné un parfait spectacle Pirandello. On avait rarement entendu un texte de 1917 sonner aussi moderne. Chaumette a su démonter les mécanismes de la psychologie pirandellienne et nous les restituer par une série de gros plans, dirait-on au cinéma, à la fois subtils et efficaces.