À Prague, très tôt le matin, fauché par les premières rafales soviétiques, un jeune homme est tombé. Le jour même, la ville rend à Karel, sa première victime, un hommage émouvant.

Derrière l'homme qui porte le casque de motocycliste ensanglanté de la victime, la foule grossit de minute en minute ; elle chante l'Internationale et le Chant des martyrs. Tous les 200 m, elle s'immobilise au garde-à-vous. Le silence est alors impressionnant.

Au long de cette interminable journée, le bruit des armes automatiques se fera encore entendre dans les villes de Tchécoslovaquie. Rien que dans la capitale, ce premier jour de l'occupation se soldera par 23 morts et 400 blessés. Partout la confusion est grande ; dans la population, l'abattement et l'indignation se mêlent. La crainte du lendemain existe aussi ; les magasins sont pratiquement vides, dévalisés par les acheteurs. Les moyens de transport ne fonctionnent plus, les usines ne tournent plus. C'est une sorte de grève générale spontanée. Du côté des forces du pacte de Varsovie, il existe aussi un certain flottement. On ne s'attendait pas à cette sorte d'accueil, il faut maintenant y faire face. D'un point à l'autre, les différences d'attitude sont frappantes. Ici, on déplace deux chars qui gênent la vie du quartier. Là, on renforce la garde et on disperse les attroupements en tirant en l'air. En fait, à tous la situation semble sans issue.

Comment en était-on arrivé là ? Depuis la libéralisation (Journal de l'Année 1967-68) jusqu'au 20 août au soir, une longue épreuve de force s'était déroulée entre Prague et Moscou sur le seul plan des échanges diplomatiques et des campagnes de presse. En voici les principaux épisodes.

La lettre comminatoire des Cinq

Leonid Brejnev, dès le 4 juillet à Moscou, rappelle, en présence de Janos Kadar, chef du parti hongrois, comment les chars soviétiques avaient maté la « contre-révolution » de Budapest en 1956. Il avait ajouté : « Le sort du socialisme dans les autres pays ne nous est pas et ne peut pas nous être indifférent, et nous sommes prêts à apporter notre aide aux dirigeants des pays frères où le socialisme est menacé. » Le monde occidental voit dans cette déclaration un simple rappel de principes connus. Dubcek, par contre, comprend la portée tragique des paroles de Brejnev. C'est un avertissement sérieux.

La presse de Moscou, de Berlin-Est, de Varsovie, de Sofia formule des accusations de plus en plus graves contre les dirigeants tchécoslovaques. Elle dénonce, en particulier, les négociations économiques entre Prague et Bonn. Les Tchécoslovaques répondent en vain que d'autres pays socialistes, la Pologne notamment, ont des relations économiques encore plus développées avec l'Ouest.

Nouvel épisode : les troupes soviétiques venues au mois de juin en Tchécoslovaquie pour participer aux manœuvres du pacte de Varsovie ne sont toujours pas reparties. Tous les deux ou trois jours, on annonce officiellement ou officieusement leur départ. Chaque fois, il faut démentir.

Les dirigeants des PC de l'Union soviétique, de Pologne, de la RDA, de Bulgarie et de Hongrie, qui ont rejeté une offre de rencontres bilatérales formulée par le PC tchécoslovaque, se réunissent entre eux à Varsovie le 13 juillet, et adressent une Lettre comminatoire à Dubcek et ses amis. Les Cinq « ne peuvent accepter que les fondements du socialisme soient menacés en Tchécoslovaquie ». Ils exigent que les moyens d'information dans ce pays soient « utilisés dans l'intérêt du socialisme et de la classe ouvrière ».

Ce sont les artisans de la politique menée avant janvier, c'est-à-dire vos amis, qui « menacent le socialisme », répondent, le 18 juillet, les dirigeants tchécoslovaques, qui ajoutent : « Nous ne voyons aucune raison valable de qualifier, comme vous le faites, la situation dans notre pays de contre-révolutionnaire. »

Quand le général Prchlik, chef de la section politique de l'armée tchécoslovaque, demande une révision du pacte de Varsovie, la Pravda affirme aussitôt que la « contre-révolution » tchécoslovaque n'est pas seulement armée de slogans nouveaux (« Le socialisme à visage humain », « Plus jamais de procès préfabriqués », « Dire toute la vérité au peuple »), mais aussi de fusils et de mitraillettes d'origine américaine ou ouest-allemande.