Ce dialogue, Jacques Sauvageot l'appelle pourtant. Il parie que les étudiants défileront dans le calme, si la police ne les provoque pas. Il en rassemble 30 000 ce jour-là. Une longue marche pacifique. Elle commence place Denfert-Rochereau et zigzaguera dans Paris jusqu'à l'Étoile. Vers 22 heures, les manifestants chantent l'Internationale autour de la tombe du Soldat Inconnu ; profanation pour les uns, premier hommage vraiment sérieux pour les autres. Ce sera le seul incident de la journée. En se couchant, ce soir-là, le leader de l'UNEF croit que le pouvoir l'entendra. D'ailleurs, la province suit Paris, des rassemblements se déroulent du nord au sud, de l'est à l'ouest. Il a posé trois préalables aux négociations : libération des étudiants incarcérés et arrêt des poursuites judiciaires, réouverture des facultés, retrait de la police.

Mercredi 8 mai

La réponse viendra-t-elle de la Chambre des députés, tandis que 25 000 jeunes défilent encore dans le calme à Paris ? De nombreux parlementaires sont favorables aux étudiants. Mais Alain Peyrefitte va se dérober, grâce à un préalable lui aussi : « L'ordre rétabli, tout devient possible ; s'il ne l'est pas, rien n'est possible ! » Peu de Parisiens savent qu'un journal est né ce 8 mai. Œuvre des étudiants, il se nomme Action, coûte 0,50 F. Ses 6 000 premiers exemplaires s'arrachent en un instant.

Jeudi 9 mai

On envisage une réouverture de la Sorbonne. L'état-major du recteur Roche la souhaite. Mais Alain Peyrefitte ne donne pas ordre à la police de dégager. L'UNEF claque donc cette porte chichement entrebâillée. Venu offrir son soutien, le poète Louis Aragon, ambassadeur intellectuel du PC, se fait chahuter. Les communistes ne renoncent pas à se rapprocher de cette fureur juvénile. Waldeck Rochet l'explique, en public, au Cirque d'hiver. La CFDT et la CGT désirent également manifester avec l'UNEF et proposent des dates. C'est réunis que les charbons brûlent. Les étudiants ne sont plus isolés. Les lycéens le sentent. Partout, leurs comités d'action poussent à la grève.

On devine dans l'air, ce jeudi, que la pause ne durera pas. Si Bordeaux reste calme, les universitaires strasbourgeois s'agitent. On note des échauffourées à Nantes, de profondes divergences estudiantines à Toulouse, une occupation de la faculté des sciences à Rennes, la paralysie des études à Rouen, des défilés d'étudiants avec les ouvriers à Dijon et à Lyon, une grève totale des lettres à Clermont-Ferrand. Une voix s'élève, alors : « Votre protestation est bien sympathique, mais ce n'est pas une révolution... » Herbert Marcuse, un expert, fait escale à Paris.

Visage buriné d'ancien boxeur, couronne de cheveux blancs, léger strabisme, cigarillo perpétuel aux lèvres et sourire caustique, Marcuse, 70 ans, professe la philosophie à l'université de Californie. Depuis 15 ans il dynamite la société de l'abondance aux USA, lui reproche de n'éveiller que de faux besoins. Il fustige la production, qui détourne l'Instinct et tue le plaisir chez l'individu. Marcuse conteste le principe de rendement, veut faire renaître de ses cendres un nouvel humanisme libérateur. Vieil homme hermétique, abstrait, il n'est pas encore l'idole des jeunes en colère. Néanmoins, ils ne le rejettent pas. On le trouve dans les poches des troupes de Cohn-Bendit et de Sauvageot, détonateur qui transformera peut-être un jour la protestation en révolution.

Vendredi 10 mai

« Des gosses, vraiment des gosses », constate-t-on devant les colonnes qui cinglent à travers la capitale, vendredi 10. Bien encadrées, garçons et filles mêlés, elles convergent vers la prison de la Santé. 16 ans, en moyenne, c'est vrai. Mais n'était-ce pas l'âge de Gavroche ? Ce sont les lycéens, mobilisés dans la rue pour la première fois par leurs CAL (Comités d'action lycéens). Les universitaires, aguerris par huit jours de lutte, acceptent que les minets viennent réclamer, avec eux, la libération des condamnés du 5 mai. 10 000 ? 20 000 ? qu'importe le nombre ; il fait beau, le printemps transforme en kermesse cette manifestation.