Du rejet spontané par la base du protocole de Grenelle, le lundi 27 mai, au défilé de la Bastille à la République pour réclamer un « gouvernement populaire » et un « profond changement politique », le virage a été rapide. De même, au lendemain du second discours du général de Gaulle, le reflux a été immédiat et aisé vers l'action revendicative.

La CFDT devait habilement jouer de cette faille qu'elle sentait entre les aspirations confuses des travailleurs et la ligne de la CGT, gênée notamment par les comités de base, qu'elle affectionne habituellement, mais qui ne réagissaient pas tous dans un sens favorable aux cégétistes. Ni les jeunes, qui ont lancé le mouvement (à Caen au premier trimestre comme chez Renault en mai), ni les cadres ne sont, à terme, des clients sûrs pour la CGT.

Les premiers lui reprochent son peu de hardiesse et son traditionalisme, les seconds son refus de tenir compte de la réalité économique : le cadre est, en définitive, plus séduit par l'autogestion que par la nationalisation. On peut dès lors se demander si mai 1968 ne serait pas le point de départ d'une modification profonde du rapport des forces entre organisations syndicales. Pour éviter tout débordement sur sa gauche, la CGT est condamnée au durcissement. Ce durcissement n'est-il pas incompatible avec la souplesse que suppose l'unité d'action ? Non, en droit. Mais, en fait, mai 1968 a marqué la rupture du pacte conclu entre la CFDT et la CGT en mai 1966.

La CFDT captera-t-elle le torrent aux eaux mêlées d'anarchistes, de maoïstes, de castristes ? Sociologiquement, rien ne l'y dispose. Mais, par contrecoup, à la veille des vacances, une question est discrètement posée par certains dirigeants de Force ouvrière et de la CFDT : l'heure n'est-elle pas venue d'entamer un processus de fusion organique entre les deux confédérations, de donner une réalité au regroupement virtuellement esquissé au stade Charléty, où, le 27 mai, se retrouvent l'UNEF, la CFDT, André Barjonet, démissionnaire de la CGT, et Maurice Labi, minoritaire à Force ouvrière ?

Négociations au sommet

De plusieurs négociations et accords, trois caractéristiques et trois questions se dégagent :

– D'abord l'échec du système traditionnel des relations professionnelles du patronat : n'accepter la négociation au sommet que sur des questions restreintes ; accepter de conclure avec seulement FO et la CFTC (Sauty), quitte à négliger l'opposition des deux grands du secteur privé, la CGT et la CFDT.

C'est ainsi que, malgré la lettre du 3 août 1967 de G. Pompidou à P. Huvelin pour l'inciter à ouvrir des négociations dans cinq domaines (amélioration des garanties de ressources, création de commissions paritaires de l'emploi, institution d'un délai d'information en cas de licenciements, mesures particulières en cas de fusion, indemnisation du chômage partiel), le CNPF n'ouvrira qu'en janvier une négociation sur le chômage partiel : la première rencontre, depuis 1947, où se retrouvent toutes les organisations ouvrières.

En mai, tout se passe au sommet, et les petites et moyennes entreprises et les branches en régression (textiles, habillement...) restent hors accord ; ni FO, ni la CFTC (Sauty), ni la CGC ne signent le protocole de Grenelle, malgré leur modération antérieure. « Il était logique de penser, écrivent par exemple les Informations industrielles et commerciales, que ces trois syndicats dits « libres » auraient le courage de signer le procès-verbal... Ils ne l'ont pas fait. » Mai 1968 ne marque-t-il pas, dès lors, le point de départ d'un nouveau système de relations professionnelles, où l'existence d'un syndicalisme fort — du côté patronal et ouvrier — est l'élément indispensable de la paix sociale ?

– Jamais, en effet, le syndicalisme n'est apparu si faible qu'au moment où la classe ouvrière paraît si forte : la grève sur le tas est typique d'une société dans laquelle les syndicats sont faibles. Elle leur enlève le contrôle du conflit : les difficultés rencontrées partout pour organiser un vote véritablement démocratique furent significatives à cet égard.