Journal de l'année Édition 1968 1968Éd. 1968

Notre panorama doit comprendre cette année un bloc venu d'un autre temps, un roman d'il y a trente ou trente-cinq ans, publié seulement aujourd'hui, la Rose de sable, d'Henry de Montherlant. L'auteur a fourni à cent reprises de longues et papelardes explications, disant que ce roman, écrit vers 1932-1934, lui avait paru de nature à porter atteinte au prestige des troupes coloniales françaises, si bien qu'il ne le publie qu'une fois les affaires coloniales réglées comme on sait. Qu'a-t-il perdu, supprimé, ajouté, nous ne le saurons sans doute que plus tard par l'étude des manuscrits. Pour le moment, c'est bien un roman un peu démodé dans le goût des années 30 que nous avons l'impression de lire, avec les gamineries, les garçonneries qui étaient dans la manière de l'auteur des Jeunes Filles. Beau roman d'amour à la Loti, tableau sévère des rapports entre indigènes et soldats au Maroc, et le tout servi avec verve, avec des écarts d'enfant terrible et plus souvent avec des récriminations de vieux garçon. On remettra l'ouvrage à sa place chronologique et il fera figure de divertissement, peut-être un peu long, écrit au moment où Malraux et Bernanos donnaient des livres forts.

Les prix littéraires

Le tableau obligé des prix littéraires se trouve un peu simplifié cette fois, puisque nous signalions déjà succinctement l'ouvrage qui allait obtenir le prix Goncourt, la Marge, d'André Pieyre de Mandiargues (Journal de l'année 66-67). Attribution parfois contestée parce que l'auteur n'est ni jeune ni peu connu, mais le plus important n'est-il pas de faire le succès d'un bon livre et surtout d'un bon écrivain ? Jeu mystérieux et brûlant de l'amour et de la mort, sorte de corrida où l'on voit un homme marcher dans les rues de Barcelone vers sa propre mise à mort qu'il a volontairement différée, la Marge est un Goncourt qui honore la littérature, ce qui n'est pas le cas chaque année.

Trois autres prix ont été à des livres plus ou moins dédiés à la peinture de notre temps et de ses problèmes, comme nous le souhaitions tout à l'heure, mais on peut difficilement dire qu'il s'agit toujours de livres de premier plan. Le roman plus ou moins autobiographique de Claire Etcherelli, Elise ou la Vraie Vie (prix Femina) est le meilleur, à la fois le plus accessible et le plus touchant, rude tableau de l'existence de l'ouvrière en usine de nos jours ou plutôt hier, au temps de la guerre d'Algérie et des ratonnades, œuvre sincère, mais qui, bien qu'elle ait paru dans une collection consacrée aux « lettres nouvelles », relève davantage de l'esthétique du roman populiste d'avant guerre.

Au contraire, c'est avec une technique beaucoup plus moderne, inspirée de celle de Faulkner et qui rend le récit difficilement intelligible, que Salvat Etchart a parlé de la Martinique et de ses conflits sociaux latents dans Le monde tel qu'il est (prix Renaudot). Mêlant à son tour une évolution politique et une histoire d'amour dans un milieu proche de celui du cinéma, Yvonne Baby a eu le prix Interallié pour Oui, l'espoir. Le jury du prix Médicis, qui, traditionnellement, fait la part belle à l'école d'Alain Robbe-Grillet a couronné un autre faulknérien ou faulknérisant de longue date, Claude Simon, pour son Histoire. Si l'auteur a sans doute aujourd'hui plus de lecteurs aux États-Unis et dans le monde qu'en France, il n'en passe pas moins pour un chef de file et pour un écrivain de première importance dans certains milieux.

Prix Nobel

Le prix Nobel de littérature a été attribué, en 1967, à Miguel-Angel Asturias, « pour son œuvre littéraire colorée, enracinée dans le caractère national et dans les traditions indiennes ». Miguel-Angel Asturias est ambassadeur du Guatemala à Paris.

Anciens lauréats

Autour de ces prix, il faut signaler un certain nombre de livres. D'abord ceux d'anciens lauréats qui continuent leur carrière et gagnent peu à peu un public stable. Robert Merle, avec Un animal doué de raison, touche au roman d'anticipation ou, mieux, au conte philosophique swiftien, en mettant en scène des dauphins ; Jacques Perry continue sa Vie d'un païen ; Emmanuel Roblès donne un vrai et solide roman sous le titre la Croisière, Béatrice Beck un court et brillant exercice joycien, Cou coupé court toujours ; Robert Margerit ajoute un gros volume, le quatrième, les Hommes perdus, à sa grande histoire romancée des hommes de la période révolutionnaire, avec une richesse et une force qui rafraîchissent le roman historique ; etc. Peut-être peut-on placer ici une autre grande reconstitution historique d'un ancien lauréat du Renaudot, les Chevaux du soleil, de Jules Roy. C'est le premier volume d'une série de six ou huit ouvrages où l'auteur raconte à travers des personnages imaginaires inspirés par des membres de sa propre famille autant qu'à travers des personnages réels l'histoire de l'Algérie de la conquête de 1830 à l'indépendance de 1962. Ce premier volume, plus tableau historique que roman, éclaire la période du débarquement et des premiers mois de la conquête. On y trouve un tableau du pays et des événements, mais aussi, une méditation sur l'armée et sur ses tâches, sur la guerre et sur ses excès. À suivre, dans la chronique de l'an prochain.

Sous les projecteurs

Quelques livres brillants, s'ils n'ont pas obtenu de prix, ont vivement attiré l'attention sur leurs auteurs. Le prix de la critique latente, diffuse, si on peut dire, irait sans doute aux Années-lumière de Rezvani. L'auteur est peintre et aussi auteur de chansons, il sait faire chanter les couleurs et les mots. Il nous raconte une enfance et une jeunesse dans l'Europe du traité de Versailles, puis de la guerre et de l'Occupation, dans un monde pittoresque, truculent surtout, d'émigrés perpétuels venus de l'ancienne Russie et d'au-delà. Kessel, Maurice Sachs, Chagall : ce ne sont pas des influences littéraires, mais de simples rapprochements de palette donnés à titre d'indication. L'auteur ne gagne pas grand-chose à s'essayer à des exercices de style, d'ailleurs assez discrets : mais son livre laisse le souvenir d'une bouffée de vie.