Paris s'énerve, Paris s'égare. D'autant plus que Georges Séguy, contesté deux jours plus tôt par la base chez Renault, fait descendre 500 000 ouvriers dans la rue, à 15 heures, de la Bastille à la gare Saint-Lazare. Toujours en bon ordre. Mais terriblement présents. Un reporter allemand réussit à coller son micro sous le nez de Waldeck Rochet, qui répond : « Ce que nous voulons ? Un gouvernement populaire et démocratique, avec la participation du parti communiste. » C'est clair.

Claire aussi la déclaration de Pierre Mendès France, faite un peu plus tard : « Je ne refuserai pas les responsabilités qui pourraient m'être confiées par toute la gauche réunie ! » Déjà on parle de guerre civile. Mais à 18 h 08, nouvelle bombe.

L'hélicoptère du général de Gaulle vient de se poser à Colombey. Le président, en complet anthracite, mine soucieuse, monte dans une 403 noire de la gendarmerie, son épouse à sa droite et son aide de camp, le capitaine Flohic, près du chauffeur. Le véhicule s'engouffre dans la sombre et familière Boisserie. Le nuage de soufre et de mystère ne s'est pas éclipsé.

« Il ne reviendra plus », assurent les uns. « Ou ce sera pour annoncer sa démission au conseil, comme en 1946 », conjecturent les autres. Tout le reste passe au second plan : l'avis favorable du ministre des Finances au rétablissement du contrôle des changes, l'avis défavorable du Conseil d'État au projet de référendum, le rejet par le tribunal de grande instance de la demande d'expulsion des grévistes formulée par Citroën, les manifestations des étudiants en province, celles de leurs condisciples en Allemagne fédérale, à Milan, à Dakar.

Georges Pompidou aura vécu la journée la plus longue de sa vie, parce que le général ne lui a rien dit. Il n'apprendra une partie de la vérité que le soir, tard. Le président l'informe qu'il a visité l'état-major militaire français à Baden-Baden (Allemagne), qu'il sera à Paris le lendemain à midi et qu'il parlera au pays.

Jeudi 30 mai

Le personnel de l'Élysée rentre le ventre lorsque le général de Gaulle arrive, à 12 h 15 ; il a chaussé ses bottes de 1940. Tout de suite, des décisions. Pas de TV pour s'adresser aux Français, les grévistes pourraient couper image et son ; il veut le transistor : dans les instants où l'histoire se façonne, le micro aveugle éveille bien des sortilèges. À partir de 16 h 31, la grogne présidentielle bouillonne durant quatre minutes. Elle se résume en deux mots : « Je reste. » Elle douche la moitié du pays, celle qui avait fini par croire au gouvernement de gauche ; elle réveille la seconde moitié, celle qui se cachait la tête dans le sable. La première abandonne la rue à la seconde, qui défile de la Concorde jusqu'à l'Étoile, Malraux et Debré en tête.

Une heure après le discours du général, l'Assemblée nationale est dissoute. La troisième législature de la Ve République n'aura duré que quinze mois. Les élections se dérouleront en juin. Deux heures après cette brève allocution, les dépôts de carburants ouvrent et, magiquement, réapprovisionnent les stations-service. L'essence se remet à couler.

Vendredi 31 mai

Elle coule à gogo. Ceux qui piétinent devant les pompes, qui savent que, leur tour venu, ils feront le plein, ceux-là ne pensent plus à la révolution. Seconde mesure anesthésiante, les boulangers se trouvent mieux approvisionnés en farine.

Tandis que Georges Pompidou compose son gouvernement de transition en saupoudrant le précédent d'une pincée de gaullisme de gauche, les réactions de la capitale atteignent la province. On brûle le drapeau rouge à Rennes, des étudiants fleurissent le monument aux morts au Havre, on attaque un piquet de grève EDF à La Rochelle, on manifeste à Caen, on se bagarre à Toulouse, et Calvi décharge ses pistolets mitrailleurs aux nuages. Un peu partout, le secteur tertiaire annonce même des reprises de travail.

Samedi 1er juin
Dimanche 2 juin
Lundi 3 juin

Le long week-end de la Pentecôte, la possibilité de rôtir sur les plages normandes rassurent tout à fait les Parisiens. Ils fuient, alors que l'opposition et la majorité se préparent aux élections prochaines. Des négociations reprennent sur le front du travail et l'UNEF organise une manifestation, calme, de la gare Montparnasse à celle d'Austerlitz. Quelques étudiants discutent avec les ouvriers aux portes de Renault, chez Citroën. Dans un Paris tranquille, l'air s'embrase soudain. À Belleville.