Simone de Beauvoir nous y invite, puisque ses Belles Images ont souvent appelé la comparaison avec des œuvres de romancières qui sont ses cadettes, tableau de mœurs qui sont bien datées d'aujourd'hui en effet : mais plus que les romancières plus jeunes, Simone de Beauvoir reste une moraliste, attentive même quand elle peint un monde sans souci du lendemain aux conséquences durables de tout acte.

Et nous pouvons retenir aussi l'énorme roman de Robert Quatrepoint, Oméga, parce que l'auteur, qui est plus jeune, s'il ne sait pas toujours discipliner ses mots, et encore moins ses phrases, ses pages pressées, est quelqu'un qui écrit pour de vrai et non pas pour rire, parce que ce récit apocalyptique traduit exactement l'angoisse morale d'un certain nombre d'hommes de notre temps devant une atomisation de l'âme qui semble devoir précéder toute atomisation physique et, en fait, être déjà commencée...

Ces écrivains, et on pourrait en citer encore quelques autres, ne sont pas des Bernanos ou des Malraux à la manière du romancier des années 30 ; ils ne sont pas, et ce n'est pas un mal, des Saint-Exupéry ou des Camus. Génération de témoins austères, non de juges ou de prophètes.

Sans troubadours

Il serait exagéré de dire qu'ils n'ont ni foi ni espérance, d'autant qu'il y a parmi eux des chrétiens et des communistes : mais on leur a découvert le ciel des idées au-dessus d'une terre en ruine, et ils ont d'abord regardé vers la terre, leurs romans parent au plus pressé, ils cherchent comment rendre les ruines de l'ancienne société habitables ou comment habituer, plier l'homme aux nouvelles conditions qui sont les siennes.

On verra plus tard si les cieux sont habités. Alors que dans les querelles d'idées que nous évoquions plus haut, c'est la position de Jean-Paul Sartre qui est souvent critiquée, il me semble que, dans la littérature romanesque présente, l'influence en profondeur, au second degré, de l'existentialisme se fait fortement sentir.

Par rapport à cette ligne de force (ou de faiblesse), les querelles techniques et esthétiques n'ont pas grande importance. La tentative d'art pour l'art de Robbe-Grillet à distance apparaît comme une recherche de refuge indépendant, d'art contre le siècle, mais il est peut-être trop tard pour édifier de tels refuges, sauf pour un très petit nombre, et encore ne faudrait-il pas s'y fier avec trop de confiance.

Chez les autres, le goût fréquent de l'autobiographie montre que ces écrivains ont la volonté de se reprendre en main, de se préparer peut-être pour de nouvelles constructions : mais le temps d'une génération y suffira-t-il, et de nouvelles destructions dans le siècle ne viendront-elles pas retarder les travaux ?

Vision assez pessimiste, certes, mais ce pessimisme n'a pas de raisons littéraires, il vient de plus loin, il englobe plus de choses. S'il doit y avoir un nouvel âge des cavernes ou simplement un nouveau Moyen Âge, les romanciers d'aujourd'hui osent à peine croire que ce sera un Moyen Âge avec troubadours...

Le domaine étranger

La littérature romanesque française n'est pas seule au monde : chaque année, des centaines de traductions la mettent en contact avec les romans qui se publient un peu partout dans le monde. Ici encore on peut faire quelques remarques générales. C'est d'abord, autant qu'il nous est possible d'en juger, qu'il n'y a pas non plus dans telle ou telle littérature étrangère de grand courant dominant, de lame de fond, d'école prestigieuse. Ensuite, que c'est souvent au niveau de l'essai, sociologique ou philosophique par exemple, que les contacts sont les plus féconds.

Il ne faut pas désespérer de parvenir à une unité supérieure de l'esprit. L'Unesco est sans doute la plus importante tentative depuis la Renaissance pour remédier aux inconvénients consécutifs à l'échec de la tour de Babel. Mais la tâche est longue et finalement, dans un siècle de nationalismes, elle n'est pas populaire.

Amérique

Les intellectuels des États-Unis ont adopté le nouveau roman français comme ils ont commencé à construire des abris anti-atomiques. Mais l'influence profonde n'est pas encore sensible, en ce sens que nous ne voyons pas encore de nouveaux romanciers américains.