Du côté du nouveau roman, tandis que Claude Simon, dans Histoire, ne fait peut-être guère autre chose que faulknériser une matière assez commune, comme on peut essayer de champagniser artificiellement un vin trop ordinaire.

Michel Butor marqué sa quarantaine avec un Portrait de l'auteur en jeune singe, capriccio, dit-il, brillante fantaisie en termes souvent empruntés à l'alchimie, qui est à la fois un adieu à l'adolescence signifié à distance et, pour lui qui avait assez vainement essayé de déplacer une frontière de la parole dans le sens de la troisième dimension et de la stéréophonie, un retour à la littérature écrite.

L'irréversible

Mais le livre qu'il faut retenir de ce côté est celui d'un apparenté, l'Oubli, de Claude Mauriac, beau poème de la recherche d'un souvenir perdu ou peut-être d'une réminiscence imaginaire, roman de l'amour goût à la périlleuse recherche de la dimension temporelle de l'amour passion, éblouissant casse-tête de quelqu'un qui se casse la tête, en effet, comme s'il n'y avait pas d'autre moyen de combattre et de vaincre la puissance du temps.

François-Régis Bastide, qui a publié il y a quelques années un premier volume très proche du souvenir, la Vie rêvée, a interrompu cette entreprise de retour sur lui-même pour nous donner un roman-roman, la Palmeraie, à la fois moins ambitieux et moins réussi, très adroite sonate sur les thèmes du temps (ou de l'amnésie) et de l'amour, dont on retient la musique et les paysages (le Maroc, la Corse), mais non point les personnages. Michel Droit, avec ses Compagnons de la Forêt-Noire, amorce par le récit de sa guerre d'il y a vingt ans une chronique qu'il compte pousser jusqu'à nos jours et au-delà, un livre de bord de ceux de sa génération. Roger Rabiniaux se raconte d'une manière un peu prolixe, mais avec une émouvante, une communicative chaleur aussi dans une série dont le volume de cette année, intitulé justement À la chaleur des hommes, ranime dans le souvenir la grande flamme d'espérance que fut pour beaucoup l'été du Front populaire. Au-delà de la diversité des esthétiques, cette génération se caractérise pour l'instant par la volonté de toucher son passé, comme Antée touchait la terre : elle cherche moins à projeter sa vie qu'à la saisir fidèlement dans ce qu'elle a déjà d'irréversible.

Il faudrait citer encore d'autres noms : celui de Daniel Boulanger, l'auteur du Chemin des Caracoles (prix Sainte-Beuve), qui s'est fait une spécialité de la nouvelle très brève, mais très bien proportionnée, du coup frappé sur un gong, mais à un endroit si juste que la musique des harmoniques et des résonances met très longtemps à s'éteindre dans notre cœur ; celui de Marcel Schneider, dont le fantastique bien tempéré prend parfois une allure mondaine assez inquiétante, mais dont le tout dernier ouvrage, Entre deux vanités, retrouve la secrète gravité de ses meilleurs livres. Il faudrait citer aussi quelques anciens lauréats de grands prix qui continuent une carrière sérieuse, d'écrivains et non de chevaux : ainsi Romain Gary et sa Danse de Gengis Cohn, René Fallet et son Charleston, Georges Pérec et son Homme qui dort, Christian Mégret et son divertissant Agent double (ah ! le malheur des écrivains à tout faire...).

Il faut faire une place à part au Prince de Casamayor, très remarquable essai de fiction politique, à la fois essai et roman ; il faut retenir le roman de Robert Sabatier (le Chinois d'Afrique), celui de Jean Forton (les Sables mouvants), et au moment où je dis cela j'en oublie bien d'autres... En notre temps, qui garde sa préférence aux mauvais sentiments, la générosité morale des livres d'un Gilbert Cesbron ou, dans un ordre différent, d'un Henri Quefellec leur fait tort.

Des témoins austères

Enfin, à cette génération au sens large, nous pouvons rattacher sans peine des écrivains plus âgés ou plus jeunes.

Avec la Marge, son deuxième roman, André Pieyre de Mandriargues va toujours plus loin dans cette étude des rapports de l'amour et de la mort qui est son sujet, sa hantise érotique, et il nous en rend le drame toujours plus présent.