Nouvelle par son ampleur, la pratique des affiches murales tenait lieu, déjà sous l'Empire, de liberté d'expression. Tout Chinois peut y exprimer ce que bon lui semble, qu'il soit officiel, Garde rouge ou simple particulier.

Les journalistes et diplomates étrangers, que la presse officielle laisse sur leur faim, parcourent chaque matin les dernières da zi bao.

Il arrive qu'on y lise ce qui n'y est pas écrit. Personne n'est à l'abri des erreurs de traduction.

Pour comprendre une da zi bao de la Révolution culturelle, il faut la lire entre les lignes, juger au flair de son origine, grâce à une signature ou à l'aspect du document, recouper les informations, déduire une disgrâce de la fréquence des attaques, une nomination, du titre qui suit un nom... Le tout, debout devant l'affiche, carnet et crayon en main, bousculé par les centaines de personnes, avides elles aussi de lire et de savoir.

À son nouveau rang

C'est un avertissement : le vieux nageur est toujours capable d'autres performances, alors que, depuis longtemps, on le dit malade ou même mort. Deux jours plus tard, le 18 juillet 1966, Mao rentre à Pékin et annule les décisions prises, en son absence, par Liu Shao-chi.

Dès le début d'août, il réunit le Comité central, qui l'acclame, adopte les 16 points de la Révolution culturelle, pour mobiliser le peuple chinois. Consécration, le 18 août, par un grand meeting que préside Mao, souriant et silencieux, en casquette molle et uniforme grossier tout pareils à ceux de Lin Piao, qui, pour la première fois, apparaît comme son dauphin et prend la parole à sa place. À la tribune et dans les comptes rendus, chacun se situe à son nouveau rang.

Ce meeting historique ouvre la vole aux Gardes rouges, qui ne sont plus seulement des étudiants, mais des jeunes de toutes sortes, souvent des enfants, habitués, depuis l'école maternelle, à manœuvrer des fusils de bois. Ils prennent possession des rues de Pékin, malmènent les bourgeois, que désignent leurs vêtements et leurs coupes de cheveux, vident les boutiques des marchandises occidentales, brisent les enseignes qui rappellent la vieille Chine, s'attaquent aux antiquaires, aux églises catholiques et protestantes, que l'on ferme, aux religieuses, que l'on expulse.

Le bonnet d'âne infamant

Pour mieux lâcher ses jeunes chiens, Mao leur a donné de grandes vacances : écoles et universités sont fermées. Pour un an, dit-on. Le temps de brûler tous les livres, pour les remplacer par un seul que les stakhanovistes de l'édition se mettent à imprimer jour et nuit : le petit catéchisme rouge des citations de Mao, seule source de culture, toujours en poche ou brandi en public.

Les da zi bao dénoncent surtout Liu et Teng comme chefs des révisionnistes, et certains traîtres de la « ligne noire antiparti » sont promenés pancarte au cou, coiffés d'un bonnet de papier infamant. Une photographie montre Lo Jui-ching ainsi humilié, avant que ne coure la nouvelle de son suicide en décembre. En même temps que celle de l'exécution de Peng Chen et de l'arrestation de l'ex-ministre de la Défense, le maréchal Peng Teh-huai, en disgrâce depuis que Lin Piao l'a remplacé en 1959.

Janvier 1967 apporte un nouvel aliment aux ardeurs des sans-culottes. Oubliant, pour un temps, les Américains, ils s'en prennent aux Soviétiques : manifestations, jour et nuit, devant l'ambassade, grossièretés, brutalités qui provoquent l'exode des ressortissants de Moscou et une verte réplique du Kremlin. Kossyguine approuve publiquement l'opposition antimaoïste, et la Pravda lance un réquisitoire contre le « dictateur Mao ». Pris dans la vague de xénophobie, les Français et le général de Gaulle sont traités de « têtes de chiens » au moment du retour à Pékin des étudiants « martyrs » matraqués par la police parisienne alors qu'ils manifestaient devant l'ambassade d'URSS. Menacés par la foule énervée, le conseiller commercial français et sa femme sont arrêtés pendant plusieurs heures.

Teng Hsiao-ping, 64 ans, secrétaire général du parti depuis 10 ans et toujours en poste malgré les furieuses attaques des Gardes rouges. Délégué à la conférence avec les Soviétiques en 1963, ce vétéran de la Révolution a la réputation d'être un des plus farouches adversaires de Moscou.