Déclenchée par ce biais, la machine accélère d'elle-même, comme chauffée par cette auto-excitation propre au tempérament chinois : critiques et autocritiques, enquêtes et contre-enquêtes, destitutions et promotions, orchestrées souvent par Mme Chiang Ching, épouse de Mao, qui se révèle, de plus en plus, comme une Passionaria.

Sur le pavé des rues

Premier attaqué parce qu'il est responsable de la représentation de l'opéra de Wu Han, le dictateur des Lettres, Chou Yang, chef adjoint de la propagande, est finalement limogé avec son supérieur, Lu Ting-yi, en juillet 1966. Le mois précédent avaient été destitués plusieurs chefs des jeunesses communistes, et surtout le maire de Pékin, Peng Chen, avec six de ses collaborateurs et son ami Lu Ping, recteur de l'université.

Plus habile, le vieux Kuo Mo-jo avait senti tourner le vent : il s'en tire, dès avril, par une autocritique retentissante. D'après lui, son œuvre entière est bonne à jeter au pilon, alors qu'il est, sans doute, l'écrivain le plus célèbre et le plus respecté.

Deux semaines plus tard, Chou En-lai proclame le début de la Grande Révolution culturelle prolétarienne qu'il avait préconisée deux ans plus tôt. L'esprit d'épuration s'infiltre partout. Notamment dans la presse, où les rédactions sont remaniées. À l'université de Pékin, dès le mois de mai, se forme la première Garde rouge et apparaissent les premières affiches manuscrites, les da zi bao, qui, bientôt, débordent des murs, où il n'y a plus de place pour les coller. Elles se répandent dans la ville, jusque sur les vitrines et le pavé des rues.

Le décor est planté, les personnages surchauffés, les traîtres éliminés ou muets de peur : Mao peut frapper les trois coups. Il les frappe d'une façon qui a fait rire l'Occident, mais que les Chinois ont prise très au sérieux, surtout ses ennemis, qui connaissent la puissance des images en Orient : Mao fait publier une photographie (certainement truquée, à moins qu'elle ne soit ancienne et postdatée) qui le montre, septuagénaire à demi paralysé, nageant sur 15 kilomètres, à une vitesse record, dans les eaux du fleuve Bleu.

Lin Piao, 60 ans, ministre de la Défense et dauphin de Mao, no 1 du régime depuis août 1966. Carrière fulgurante : communiste et colonel à 20 ans, maréchal à 47, Longue Marche et victoires sur les Japonais. Il réorganise l'armée populaire sans galons en 1965. Atteint de tuberculose.

Mme Chiang Ching, l'épouse de Mao depuis 1937. « Passionaria » de la Garde rouge, sort de l'ombre en 1966, devient membre du comité pour la Révolution culturelle dans les forces armées, travaille avec Chen Pota. Ancienne comédienne de Changhai, elle avait adhéré au parti en 1933.

Mao Tsé-toung, 74 ans, fils d'un paysan du Hunan. Prophète de la Révolution culturelle et président du PC depuis 1954. Il fut éliminé du pouvoir, en 1958, par son adversaire Liu Shao-chi. Mao Tsé-toung, figure légendaire de la Révolution, fut le fondateur de la République populaire en 1949.

Chen Po-ta, 64 ans, chef officiel de la Révolution culturelle et membre du politburo depuis août 1966. Ce doctrinaire, fidèle secrétaire de Mao, est rédacteur en chef de la revue « Drapeau rouge ». Il dénoncera successivement Chou Yang et Tao Chu, responsables de la propagande.

Chou En-lai, 70 ans, Premier ministre et no 3 du régime. Élément modérateur de la Révolution culturelle, il stigmatise les excès, assure la rentrée des impôts et tente de sauver les récoltes. Il a pris part à la Longue Marche et inspiré la diplomatie de la jeune république.

Chen Yi, 47 ans, ministre des Affaires étrangères depuis 1958. Plusieurs échecs diplomatiques, qui ont affaibli la position de la Chine dans le monde et dans le tiers monde. Pris à partie par les Gardes rouges, il conserve cependant son poste. Militant depuis 1923, il a le titre de maréchal.

Da zi bao

Da zi bao signifie mot à mot « affiche à gros caractères ». Depuis le début de la Révolution culturelle, toute la population a très largement usé des da zi bao. Elles ont été placardées sur les murs, les vitrines, les trottoirs, et même sur des toiles tendues entre les arbres.