Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
N

nouvelle (suite)

La nouvelle à l’italienne

En fait de nouveauté, celle que peut revendiquer l’auteur des Cent Nouvelles nouvelles est plutôt de l’ordre de la forme que du fond. La plupart des sujets ne sont pas originaux. Sous d’autres noms, fabliaux, moralités, exempla, les genres narratifs brefs avaient connu une floraison brillante au Moyen Âge, et les nouvelles en reprennent les thèmes, qui sont, du reste, en général folkloriques. L’influence italienne, celle de Boccace et du Pogge notamment, est sensible tant dans le mode de présentation des récits, mis chacun dans la bouche d’un narrateur individualisé et conçus comme un ensemble subdivisé en un certain nombre de sections (« journées »), que dans la nature de la « nouveauté », qui consiste dans un mot plaisant ou, plus largement, dans une « pointe » finale. Le sommaire de la quatorzième nouvelle en donne un exemple : « La quatorzième nouvelle de l’ermite qui déçut la fille d’une pauvre femme, et lui faisait accroire que sa fille aurait un fils de lui qui serait pape, et adonc, quand vint à l’enfanter, ce fut une fille, et ainsi fut l’embûche du faux ermite découverte, qui à cette cause s’enfuit du pays. »

Reprenant cette nouvelle, La Fontaine se montre fidèle à l’esprit de la nouvelle italienne en concentrant la pointe finale en un vers fameux :
La señora mit au monde une fille.


Vers la nouvelle française

Le xvie s. est en France un âge de conteurs. Rabelais insère dans son œuvre bien des récits empruntés à la tradition des fabliaux et aux Cent Nouvelles nouvelles, et Noël du Fail, dans ses Propos rustiques (1547), fait conter à de vénérables paysans bons mots et anecdotes du temps passé. Ces œuvres ne sont pas explicitement classées comme « nouvelles ». En revanche, les Nouvelles Récréations et joyeux devis, attribués à Bonaventure Des Périers (1558), et surtout l’Heptaméron, qui paraît après la mort de Marguerite de Navarre, dans une première version, en la même année 1558, se rattachent sans équivoque à la tradition italienne, Des Périers subissant surtout l’influence du Pogge et de Straparola († apr. 1557), et Marguerite celle de Boccace. Mais l’Heptaméron manifeste une évolution intéressante. Sérieuse de tempérament et de formation, Marguerite comprend que, comme l’a déjà montré Boccace avec sa Fiammetta, la passion amoureuse peut donner matière à autre chose qu’à la plaisanterie. Plusieurs de ses sujets n’ont plus rien de folklorique, comme l’histoire de Lorenzaccio, qui inspirera le drame de Musset. Le drame, les réflexions sérieuses tiennent leur place dans des récits qui tendent à s’allonger. L’évolution se poursuivra, favorisée d’ailleurs par l’influence italienne. À partir de 1559, Pierre Boaistuau (v. 1520-1566) et François de Belleforest (1530-1583) publient une traduction des Histoires tragiques de Matteo Bandello (v. 1485-1561), qui ne sont plus que treize et dont la longueur croît en conséquence. Encore, les adaptateurs français pratiquent-ils sur le texte italien une « amplification » qui développe les épisodes et les passages susceptibles d’un traitement rhétorique, les monologues par exemple. Cette œuvre aide à accuser le double caractère d’histoire d’un meurtre et d’histoire d’un amour, que tend à prendre le genre en France. C’est ce que manifeste le recueil intitulé Printemps d’Yver, titre posthume attribué par jeu de mots au recueil de Jacques Yver (1572), qui ne comprend plus que cinq histoires, où l’amplification rhétorique tient une large place.

L’histoire tragique — car on ne dit plus la nouvelle — est indépendante non seulement par son sujet, mais par sa présentation. L’« encadrement » (circonstances de la narration, présentation des narrateurs, commentaires), auquel Marguerite avait donné tous ses soins, a totalement disparu.


L’influence de la nouvelle espagnole

Tandis qu’au début du xviie s. Béthencourt, avec ses Amours diverses (1605), et François de Rosset (1570 - apr. 1630), avec ses Histoires tragiques (1614), poursuivent, le premier avec plus d’art que le second, la voie tracée par Yver, tandis que Jean-Pierre Camus (1584-1652) développe l’« histoire » jusqu’aux dimensions d’un roman, par exemple dans l’ouvrage intitulé Élise ou l’Innocence coupable, événement tragique de notre temps (1621), une nouvelle influence s’exerce bientôt de façon décisive, au point de modifier la conception même du genre.

Un bon connaisseur du roman, romancier lui-même, l’abbé Prévost, l’observait de façon très claire dans son Pour et contre : « Les Italiens appellent nouvelle toute espèce de récit amusant, tout ce que nous renfermons dans la dénomination de Contes et Nouvelles. Ce n’est donc pas d’eux précisément, c’est des Espagnols que nous tenons le genre d’ouvrages qui porte ce dernier nom ; et Michel Cervantès mérite la gloire d’être l’inventeur d’une sorte de nouvelle plus estimable que tout ce que l’on avait eu en ce genre avant qu’il eût publié ses douze nouvelles » (1737).

Le cas de La Fontaine illustre l’observation de Prévost. Alors qu’il avait intitulé en 1665 son premier recueil de contes Nouvelles en vers tirées de Boccace et de l’Arioste, la deuxième partie, parue l’année suivante, corrige le terme de nouvelles par celui de contes : Deuxième Partie des contes et nouvelles en vers de M. de La Fontaine. Ce titre est conservé pour la troisième partie (1671), mais disparaît pour la quatrième (1674) : Nouveaux Contes de M. de La Fontaine. C’est la preuve qu’entre 1660 et 1670 environ la conception de la nouvelle à l’italienne, un récit bref, grivois ou du moins plaisant, fondé sur une « pointe », a définitivement cédé le pas à une conception nouvelle, à l’espagnole, qui reste à définir.

Dans le chapitre intitulé « Des romans vraisemblables et des nouvelles » de sa Bibliothèque française (1664), Charles Sorel (v. 1600-1674) oppose en quelques formules les nouvelles espagnoles aux nouvelles à l’italienne. Les dames, dit-il, « peuvent lire sans appréhension » les premières, car elles sont décentes ; elles sont aussi « plus circonstanciées » — le récit y est plus développé, plus chargé d’événements — et plus « naturelles » ; elles présentent (spécialement les Nouvelles exemplaires de Cervantès, parues en 1613 et traduites immédiatement en français), un des modes de présentation variée, une grande diversité dans la peinture des milieux (bohémiens dans la Gitanilla, larrons dans Rinconete y cortadillo, etc.), beaucoup de naturel dans les dialogues, un sens de la relativité de la morale suivant les milieux.