Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
N

Normands (suite)

Prolongements et conséquences de l’aventure normande

Par le relais du duché fondé au profit de Rollon en 911, les lointains héritiers des Normands reprennent au xie s., mais à titre individuel cette fois, la route de la Méditerranée déjà empruntée par leurs frères Norvégiens dès 859.

En quête d’aventures et de terres à conquérir, les Normands de Rainolf Drengot († 1045) interviennent en Italie du Sud à l’appel du duc de Naples Serge IV, chassé de sa capitale en 1027 par Pandolphe IV de Capoue. Reconquérant presque aussitôt cette ville, le vainqueur reçoit en remerciement le comté d’Aversa vers 1030. Passé au service de Gaimar V de Salerne, il reçoit en 1040 la ville de Gaète, tandis que ses compagnons, les fils de Tancrède, seigneur de Hauteville, Guillaume Bras de Fer († 1046) et Dreu († 1051), intervenant dans la lutte entre Grecs et Lombards, constituent v. 1043 à leur profit le comté de Pouille, dont l’investiture est confirmée dès 1046 à Dreu par l’empereur Henri III, désireux d’affaiblir les petites principautés d’Italie du Sud en leur opposant, pour son propre profit, les bandes normandes. Enlevant Troia en 1047, pénétrant en Calabre sous la direction de Robert Guiscard (v. 1015-1085), un autre fils de Tancrède, les Normands entreprennent alors de chasser définitivement les Byzantins de l’Italie du Sud, malgré une ultime intervention en leur faveur du pape Léon IX, dont Robert Guiscard et Richard Ier Drengot († 1078) battent l’armée à Civitate en juin 1053.

Et, tandis que Robert Guiscard s’approprie la Pouille et la Calabre, puis entreprend en 1061 aux dépens des musulmans la conquête de la Sicile aux côtés de son frère Roger Ier (1031-1101), avec lequel il se partage par moitié le nouveau comté, en 1072, Richard Ier Drengot s’empare de Capoue, dont il devient prince en 1058 après la mort de Pandolphe IV. Contraignant ensuite en 1077 le duc de Naples Serge V à se reconnaître son vassal, Richard Ier Drengot, comte d’Aversa et prince de Capoue, amorce donc le processus de l’unification de l’Italie normande sous une même autorité, processus qui est parachevé lorsque l’antipape Anaclet II confère en 1130 à Roger II (v. 1095-1154) le titre de roi de Sicile après que ce dernier a recueilli en 1127 l’héritage du petit-fils de Robert Guiscard, Guillaume duc de Pouille et de Calabre, qui vient lui-même d’absorber la principauté de Capoue.

Vassaux indociles mais indispensables au Saint-Siège jusqu’à la disparition du dernier roi de Sicile, Guillaume II (1166-1189), les Normands inscrivent alors habilement leur politique d’expansion méditerranéenne dans le cadre antibyzantin et antimusulman des croisades, politique qui les amène à participer dès la fin du xie s. à la première croisade avec Tancrède de Hauteville et Bohémond de Sicile, fondateur en 1098 de la principauté d’Antioche, le premier État latin du Levant.

Ainsi se referme sur les rives de l’Oronte et surtout sur celles du Bosphore, défendues par la garde varangienne des Comnènes, la gigantesque tenaille dans laquelle les Normands ont finalement enserré l’Europe. Assurant la colonisation en profondeur de l’Islande et des pays du Danelaw en Angleterre, introduisant le phénomène urbain en Irlande, où ils s’avèrent finalement incapables d’étendre leur autorité à toute l’île et même de la maintenir, facilitant la naissance en Normandie d’un sentiment d’unité autour de la dynastie ducale ainsi que la constitution en Russie d’États urbains, les Normands ont contribué d’abord par leurs raids à travers l’Europe à transformer profondément la Scandinavie, où ils ont indirectement favorisé la pénétration du christianisme et la constitution d’États monarchiques et unifiés dès le xe s. et la substitution d’une économie monétaire à une économie de troc. Mais, en outre, ils ont facilité, au profit de la Scandinavie, la naissance d’un nouvel espace économique s’étendant de l’Irlande et de l’Islande jusqu’à Byzance, Antioche et l’Italie, espace à l’intérieur duquel sont nés de nouveaux courants commerciaux fondés essentiellement sur l’achat des hommes, des armes, des verreries et des vins en Occident et sur celui de produits de luxe en Orient (fourrures, soieries), dont la commercialisation s’effectue dans les grandes places de traite du monde scandinave : Haithabu (Hedeby), Birka, Kaupang i Skiringssal et Grobina, où affluent les métaux précieux longtemps thésaurises, désormais remis en circulation.

Sont ainsi en partie compensés les effets largement destructeurs des invasions normandes en Occident, effets qu’il ne faudrait pas oublier : ruine de l’autorité monarchique et de la notion d’État dans l’Occident carolingien, pertes humaines et troubles psychologiques considérables éprouvés par la population vivant dans un état constant d’insécurité, pertes irréparables enfin occasionnées au patrimoine intellectuel de l’Europe du haut Moyen Âge en raison des incendies innombrables dont bibliothèques et monuments ont été continuellement et trop souvent définitivement victimes.

P. T.

➙ Angleterre / Byzantin (Empire) / Danemark / Groenland / Guillaume le Conquérant / Islande / Kiev / Naples / Normandie / Norvège / Novgorod / Russie / Saga / Sicile / Suède.

 F. Chalandon, Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile (Picard, 1907 ; 2 vol.). / C. Cahen, le Régime féodal de l’Italie normande (Geuthner, 1940). / J. Béraud Villars, les Normands en Méditerranée (A. Michel, 1951). / L. Musset, les Peuples scandinaves au Moyen Âge (P. U. F., 1951). / P. Andrieu-Guitrancourt, Histoire de l’Empire normand et de sa civilisation (Payot, 1952). / B. Nolde, la Formation de l’Empire russe (Institut des Études slaves, 1952-53 ; 2 vol.). / F. J. Pohl, The Lost Discovery (New York, 1952 ; trad. fr. la Découverte de l’Amérique par les Vikings, Amiot-Dumont, 1954). / E. Valjac, la Grande Aventure des Vikings (Éd. de la Pensée moderne, 1955). / P. Jeannin, Histoire des pays scandinaves (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1956 ; 2e éd., 1965). / E. C. G. Oxenstierna, Die Wikinger (Stuttgart, 1959 ; trad. fr. les Vikings, Payot, 1962). / F. Durand, les Vikings (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1965). / B. Leblond, l’Accession des Normands de Neustrie à la culture occidentale (Nizet, 1967). / F. A. P. Maloisel, la Souveraineté normande en Méditerranée, xie et xiie siècles (Société d’archéologie et d’histoire de la Manche, Saint-Lô, 1971).