Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
N

négritude (suite)

Camerounais, Marcien Towa avait déjà défendu une thèse analogue dans son ouvrage Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle. Ce que réclamait Towa pour l’intellectuel noir d’aujourd’hui, c’était l’indépendance de l’esprit à l’égard de toute valeur ou institution, qu’elle soit africaine ou occidentale, car « toute révolution est autorévolution, autotransformation », et il récusait l’attitude qui consiste à opérer un choix entre diverses opinions selon l’appartenance ou la non-appartenance à la tradition africaine ; il estimait que la philosophie ne commençait qu’avec la décision de soumettre l’héritage philosophique et culturel à une critique sans complaisance. Pourquoi rejeter la négritude ? parce que, selon Towa, elle refuse cette liberté et vise à un nouveau dogmatisme, elle pousse « à voir nègre quand il faut voir juste » (Adotévi), elle « camoufle par le culte de la différence et de l’originalité le vrai problème du devoir-être qui passe d’abord par une transformation socio-économique profonde » ; de plus, il accusait la négritude de servir d’alibi pour « organiser un peu partout en Afrique des régimes où un seul est libre et décide de tout selon son bon plaisir, des régimes où règne la liberté mais sans possibilité de contestation ».

Tous ces intellectuels réprouvent donc une manipulation des concepts qui permettrait de justifier tous les arbitraires dans l’Afrique d’aujourd’hui, sous prétexte que la démocratie et la liberté étaient conçues de manière différente dans l’Afrique de jadis.

Nous assistons donc aujourd’hui à un véritable procès dont la négritude est l’accusé principal : « idéologie du néo-colonialisme », « idéologie d’une caste décidée à préserver ses intérêts », « théorie réactionnaire », « idéologie justificatrice ». Devant cette levée de boucliers, il y a deux remarques à faire : tout d’abord, la négritude apparaît un peu comme le bouc émissaire des malheurs de l’Afrique ; on la sacrifie dans la mesure même où elle a déçu les espoirs qu’elle avait soulevés. Ensuite, l’utilisation qui est faite de la négritude attire la réprobation plus que le concept lui-même. Il n’est pas sûr que, manié d’une autre façon, il ne pourrait, encore aujourd’hui, rallier l’adhésion des Africains, même révolutionnaires.

Quant à Senghor, qui fut et reste le seul véritable théoricien de cette négritude-idéologie, il la défend avec beaucoup de subtilité et d’énergie, ne cessant d’ajuster son système en fonction des critiques qui lui sont faites. Aussi le débat reste-t-il ouvert.

Si le terme de négritude est aujourd’hui dévalué par les abus qu’on en a faits, et s’il faut le remplacer par mélanisme (Adotévi), négrisme (Abanda Ndengue), négrité (Juléat Fouda) ou panafricanisme (J. Ki Zerbo, B. Foulon, qui s’inspirent de Padmore et de Nkrumah), il est trop tôt pour en décider. Une chose est certaine : ni les jeunes intellectuels ni les masses africaines et antillaises ne se contentent plus de mots, si séduisants soient-ils, mais réclament des solutions concrètes.

Si on définit la négritude comme théorie et mouvement littéraire, liés à une époque et une problématique précises, qui permirent à une pléiade d’écrivains de se manifester en tant que « Noirs-différents-des-Blancs », il faut constater comme il a été dit plus haut que les jeunes poètes, romanciers, dramaturges de 1970 sont sortis de cette problématique ; il est dès lors difficile de les annexer, surtout lorsqu’ils se soucient de déclarer leur indépendance comme Tchicaya : « La négritude est une affaire de génération et d’une autre école » (cité par Senghor dans sa communication au colloque de Dakar ; il en déduit pour sa part que Tchicaya ne renie pas la négritude, mais veut y apporter librement sa contribution), ou lorsqu’ils la moquent ouvertement, comme Boukman ou Ouologuem. Mais, comme le remarque Mohamadou Kane, « pour se développer et s’épanouir la littérature africaine n’a pas besoin de théorie » ; la meilleure preuve en est sans doute la renaissance de la poésie, qui fleurit un peu partout en Afrique, et hors de toute école ; les poètes de l’A. P. E. C. au Cameroun, Tati-Loutard, Lopez, Ndebeka à Brazzaville ; Mudimbe et ses amis de la collection « Objectif 80 » au Zaïre, Zadi et Kotchy à Abidjan, Diouara, Ascofaré, Yambo au Mali, Malick Fall et Cheik N’Dao au Sénégal et certains poètes qui écrivent en arabe ; Yé Vinou et Guégane à Ouagadougou ; Siad en Éthiopie et R. Guillao en Guinée, tous recréent le monde en recherchant un langage neuf ; on les désignera plus tard peut-être sous le nom de « génération des indépendances » pour les distinguer du mouvement de la négritude.

Et enfin, si par négritude on entend non pas une idéologie, non pas une théorie littéraire, mais l’ensemble des traits qui caractérisent les productions culturelles négro-africaines et les distinguent des autres civilisations, et si « ce qui fait la négritude d’une œuvre c’est plus le style que le thème » (Senghor), alors nous pouvons affirmer que la négritude se porte bien et n’est pas près de s’éteindre.

Car la littérature francophone ou anglophone se réafricanise (A. Kourouma et Chinua Achebe), la peinture se développe (écoles sénégalaise et congolaise), la sculpture se réoriente (l’Ivoirien Christian Lattier et l’école nigérienne), et même la musique se renégrifie (par le détour du free jazz) ; bref, les beaux-arts sont moins que naguère dépendants des formes occidentales. On remarque aussi un profond mouvement de reconnaissance des langues africaines, qui conquièrent enfin le statut qui leur revient. Les techniques modernes sont utilisées pour leur diffusion et leur approfondissement ; l’alphabétisation, la radio, la télévision, la presse, l’édition commencent à se servir des langues africaines et les servent aussi du même coup ; sont ainsi diffusées les œuvres de la tradition orale (chants, poèmes, contes, récits épiques, légendes, romans d’aventure, proverbes, qui furent révélés à l’Europe par des pionniers comme Mambi Sidibé, Hampaté Ba, Oumar Ba et D. Tamsir Niane) ; on comprend peu à peu qu’elles sont parmi les meilleurs témoins de la négritude, dans la mesure où elles véhiculent, en même temps que les langues africaines, les rythmes, les systèmes symboliques, les schèmes de pensée, bref, tout l’univers mental de l’Afrique a-coloniale, et jusqu’à la façon populaire et traditionnelle d’actualiser les concepts, de réagir et de s’adapter à l’Afrique moderne.

L. K.

➙ Afrique noire / Francophones (littératures).