Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
N

négritude (suite)

Il faut pourtant attendre 1966 avant qu’un écrivain ne se hasarde à toucher directement la politique. À part le pamphlet Vive le président, de Daniel Ewandé, le monde littéraire observait un prudent silence : et soudain c’est le livre de Charles Nokan Violent était le vent et celui de Camara Laye Dramouss qui dénoncent le climat de peur qui règne dans certains pays ; puis c’est la pièce de Bernard Dadié Monsieur Togognini, où est dévoilée l’imposture d’une nouvelle classe de parvenus. Dans ses pièces suivantes, Dadié démonte les mécanismes de la vie politique post-coloniale : comment le pouvoir et les biens sont confisqués aux dépens d’une masse privée du droit à la parole, comment les leaders généreux peuvent se transformer en tyrans paranoïaques, comment agit la troisième force qui manipule à son gré les deux premières, cette présence toujours active de l’ancien colonisateur.

Depuis, les romans et le théâtre (qui s’était tout d’abord essayé dans les pièces historiques : C. N’dao, l’Exil d’Alboury ; B. Pliya, Kondo le requin ; G. Chenêt, Elhadj Omar ; E. Dervain, la Reine scélérate ; Ch. Nokan, Abra Pokou) abordent ces thèmes nés de l’expérience de ces dix dernières années. C’est le livre d’Ahmadou Kourouma qui représente le mieux cette tendance ; dans les Soleils des indépendances, il évoque la mise au rancart des chefs traditionnels, le pouvoir passé en mains « illégitimes » selon l’avis de la vieille Afrique féodale, l’intolérance pratiquée par les partis uniques, les complots vrais ou faux, les arrestations et les jugements sommaires, les élargissements spectaculaires, bref, tout est dit ou suggéré avec un très grand art. Ce grand art, quoique frelaté, se retrouve dans le roman épique de Yambo Ouologuem le Devoir de violence : détruisant avec une sorte de rage le mythe d’une Afrique précoloniale idyllique édifié par les écrivains de la négritude, l’auteur s’explique de son projet dans la France nègre et renvoie dos à dos les nouveaux « rois nègres » et la vieille Europe raciste.

Destruction par la dérision aussi, mais sur un mode plus souriant, chez Bertène Juminer dans son allégorie satirique la Revanche de Bozambo ; dans cette histoire, les Nègres devenus impérialistes colonisent les pays d’outre-océan, et les Blancs sous le joug développent une « blanchitude » complexée et nostalgique.

C’est encore soit une condamnation de la négritude, soit un diagnostic des maladies de l’indépendance qui font le sujet des pièces de Boukman, de Dervain et de Chenêt (D. Boukman, les Négriers, Chant pour hâter la mort d’un Orphée ; E. Dervain, Termites, l’Homme de Sallisbury ; G. Chenêt, Zombis nègres).

Enfin, l’année 1972 voit paraître trois ouvrages importants : un essai signé par Mongo Béti, qui reprend la plume après dix ans de silence, Main basse sur le Cameroun, critique avec virulence les mœurs politiques de ce pays ; Stanislas Adotévi publie Négritude et négrologues, pamphlet sur l’idéologie de Senghor ; Alioum Fantouré écrit un roman, le Cercle des tropiques, qui met en scène le processus socio-politique des coups d’État militaires.

On observera que le point commun de tous ces ouvrages est ce regard sans indulgence que, à des niveaux différents et par des moyens spécifiques, une série d’intellectuels noirs portent sur l’Afrique ou les Antilles.

On constate que le temps de l’exaltation inconditionnelle du Nègre est terminé. Dans la littérature africaine, le romantisme lyrique est en train de céder la place à la critique, voire à l’autocritique. La quête de la justice et de la vérité prend le pas sur la quête de soi.

Si donc l’on se souvient de la thématique du mouvement de la négritude, on remarquera qu’elle a pratiquement cessé d’inspirer les nouveaux écrivains africains. En revanche, elle est devenue le sujet d’innombrables thèses, mémoires et colloques ; elle est donc surtout aujourd’hui objet d’étude, ce qui implique une distanciation de la part de ceux qui l’analysent.


État actuel

On peut s’interroger sur l’essoufflement de ce mouvement, dont l’envergure semblait illimitée en 1960 encore.

Sans doute, les rapides désillusions des indépendances ont-elles joué le rôle d’éteignoir d’enthousiasme. Aimé Césaire et Cheikh Anta Diop évitent, depuis, de parler de négritude, L. G. Damas en parle au passé ; l’influence de Frantz Fanon, qui en fit le procès le premier, ne cesse de grandir ; si bien que Senghor se retrouve à peu près le seul des grands leaders à la défendre.

Les écrivains et militants de la seconde vague de la négritude sont rentrés dans leurs pays respectifs, et beaucoup ont abandonné la plume, soit submergés par des tâches professionnelles, soit dépaysés par un milieu très différent du Quartier latin, soit contraints de se taire par des régimes répressifs ; un certain nombre d’autres se sont faits les commis voyageurs de la négritude, en Europe et en Amérique, ce qui a contribué à vider ce terme de sa densité révolutionnaire et à lui donner des connotations exotiques.

La troisième génération enfin comme nous l’avons vu plus haut, a changé de centres d’intérêt, se souciant plus de poser les problèmes actuels du sous-développement et des imbroglios politiques de l’Afrique, que de perpétuer l’affirmation de l’âme noire.

Il semble bien en effet que le principal motif de cette désaffection des jeunes écrivains envers les préoccupations de leurs aînés soit la mutation de l’histoire, qui a rendu anachronique tout une partie des thèmes de la négritude : en particulier la quête de l’originalité, due au besoin de se définir par rapport à l’Occident ; la simplification des oppositions Blanc/Noir, car dans l’Afrique des indépendances les affrontements deviendront bien plus complexes ; disparaît aussi l’obsession de la couleur, qu’elle soit positive (« Il est bon et légitime d’être nègre » [Césaire]) ou négative (« En vérité le nègre est une pauvre créature » [J. Roumain, J. Zobel]).