Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
N

naturalisme (suite)

Aussi bien, ce serait une erreur de perspective de réduire le naturalisme à la théorie du « roman expérimental », qui n’en fut ni l’idée maîtresse, ni l’idée constante, mais seulement une excroissance momentanée. Ajoutons que, si le naturalisme se détermine par toutes les associations qui viennent d’être indiquées, il se détermine également, de façon antithétique, par son opposition à toutes les attitudes que Zola assure refuser : l’idéalisme mystique, « qui base les œuvres sur le surnaturel et l’irrationnel, qui admet des forces mystérieuses, en dehors du déterminisme des phénomènes », l’idéalisme classique, qui étudie « l’homme abstrait, l’homme métaphysique », le romantisme, qui nie le réel en lui substituant l’imaginaire et « grandit mensongèrement les personnages », le dogmatisme théologique, qui affirme « un absolu, païen ou catholique », et le dogmatisme rhétorique, qui juge au nom des règles, des conventions, des convenances, de la tradition, et aussi le « réalisme », s’il doit n’être qu’une copie impersonnelle de la réalité.

Une dizaine d’années après la publication de ses recueils critiques, Zola proposa une conception plus souple du naturalisme, moins asservie au document et au rationalisme scientifique. À Jules Huret, qui l’interrogeait sur l’évolution littéraire, il répondit en 1891 : « L’avenir appartiendra à celui ou à ceux qui auront saisi l’âme de la société moderne, qui, se dégageant des théories trop rigoureuses, consentiront à une acceptation plus lyrique, plus attendrie de la vie. Je crois à une peinture de la vérité plus large, plus complexe, à une ouverture plus grande sur l’humanité, à une sorte de classicisme du naturalisme. » Et aux étudiants de Paris, en 1893, il confia : « Ce que je puis concéder, c’est, en littérature, que nous avions trop fermé l’horizon. J’ai, personnellement, regretté déjà d’avoir été un sectaire, en voulant que l’art s’en tînt aux vérités prouvées ; les nouveaux venus ont rouvert l’horizon, en reconquérant l’inconnu, le mystère, et ils ont bien fait. Entre les vérités acquises par la science, qui dès lors sont inébranlables, et les vérités qu’elle arrachera demain à l’inconnu, pour les fixer à leur tour, il y a justement une marge indécise, le terrain du doute et de l’enquête, qui me paraît appartenir autant à la littérature qu’à la science » (Mélanges critiques, Œuvres complètes, t. XII).

Le Roman expérimental avait paru en même temps que Nana. Les caricaturistes se moquèrent du « nanaturalisme ». Ce calembour illustre parfaitement l’amalgame auquel la critique se livra plus ou moins volontairement, en attribuant à la théorie naturaliste les traits de l’œuvre romanesque qui lui paraissaient les plus frappants, et inversement. C’est alors que le concept même de naturalisme commença à se défigurer. De nos jours encore, la critique le définit tantôt comme une esthétique de soumission stérile à l’objet, tantôt comme une prédilection pessimiste, désespérée, cynique, pour les aspects les plus frustes, les plus grossiers, les plus noirs ou les plus absurdes de l’existence, tantôt comme une complaisance grivoise pour la sexualité, tantôt enfin comme caractérisé par tous ces traits à la fois. Les mises en garde de Zola étaient pourtant formelles, et leur lecture, de même qu’une réflexion sur les significations profondes de son œuvre romanesque, éviterait aux critiques et aux historiens la répétition des mêmes contresens. Zola a protesté contre l’accusation d’« immoralité » : « Notre roman naturaliste, quelles que soient ses audaces, ne saurait être polisson ; il est cru et terrible, si l’on veut, mais il n’a ni le rire ni la fantaisie galante de la grivoiserie, qui n’est jamais qu’un jeu d’esprit plus ou moins gai et délicat sur un sujet scabreux » (Documents littéraires). « Les œuvres naturalistes épouvantent peut-être ; elles ne corrompent pas. La vérité n’égare personne [...]. Les corrupteurs sont les idéalistes qui mentent » (le Roman expérimental). Zola s’est défendu d’avoir enfermé le roman dans « le bas, le grossier, le populaire » : « Personnellement, j’ai au plus deux romans sur le peuple, et j’en ai dix sur la bourgeoisie petite et grande [...]. La vérité est que nous avons abordé tous les mondes » (lettre à Georges Renard, 10 mai 1884). De même, l’emploi des mots vulgaires, orduriers ou argotiques n’est en aucune façon un trait pertinent du naturalisme. « C’est ici le comble de l’imbécillité, on a voulu, on veut encore que le naturalisme soit la rhétorique de l’ordure [...]. Parce qu’il y a de l’argot dans une œuvre, il ne s’ensuit pas que cette œuvre appartient au mouvement actuel [...]. Il me prend des besoins farouches d’étrangler les gens qui disent devant moi : « Ah oui, le naturalisme, les mots crus ! » Je me tue justement à répéter que le naturalisme n’est pas dans les mots » (le Roman expérimental et le Naturalisme au théâtre). Enfin, Zola a bien marqué, pour qu’on ne confonde pas sa pensée esthétique et ses créations romanesques, que « le naturalisme n’est qu’une méthode, ou moins encore, une évolution ». « Les œuvres restent en dehors » (Une campagne). De là l’importance irremplaçable du talent et du style personnel : « Pour moi, la question du talent tranche tout en littérature [...]. Les gens qui ont fait la naïve découverte que le naturalisme n’était autre chose que de la photographie, comprendront peut-être que, tout en nous piquant de réalité absolue, nous entendons souffler la vie à nos productions. De là le style personnel, qui est la vie des livres » (Documents littéraires et le Roman expérimental).


Les « naturalistes »

Ce « nous » pose le problème des « épigones » du naturalisme. À vrai dire, Zola fut le seul à théoriser et à polémiquer sur la méthode et sur le mot, de sorte qu’il suffit, pour expliquer ceux-ci, de le citer. Ses amis, Edmond de Goncourt, Alphonse Daudet, se passionnèrent, comme lui, pour le « document humain » et pour la peinture des mœurs et des décors contemporains. Mais ni l’un ni l’autre ne désirait se ranger derrière la bannière brandie par Zola. Entre 1877 et 1880, un cercle d’amitié et d’admiration se créa autour de l’auteur de l’Assommoir : Paul Alexis (1847-1901), Henry Céard (1851-1924), Léon Hennique (1851-1935), Joris Karl Huysmans (1848-1907), Guy de Maupassant (1850-1893) professaient, comme Zola, le dédain des conventions littéraires et s’efforçaient, comme lui, de dépeindre la vie quotidienne avec intensité et couleur, tout en s’arrêtant plus volontiers que lui sur les types et les situations grotesques ou pitoyables. Le groupe manifesta quelque cohérence en publiant collectivement les Soirées de Médan en 1880. Brunetière appelait ses membres les « petits naturalistes ». Zola écrivit sur eux des articles élogieux dans le Voltaire et le Figaro. Mais bientôt Huysmans et Maupassant s’éloignèrent et répudièrent le rationalisme militant de Zola ; seuls Céard et Alexis demeurèrent ses amis intimes. Alexis se faisait volontiers le héraut de ses thèses. Mais aucun d’eux n’atteignait à sa fécondité, à sa puissance descriptive, à son robuste talent de constructeur, à la profondeur de son univers imaginaire, ni à sa vigueur polémique. Leur naturalisme s’exprime peu par des thèses et, dans leur œuvre romanesque, il apparaît plus étriqué : truculent chez Alexis, morose chez Céard. On cite également dans le sillage de Zola les noms d’Octave Mirbeau (1848-1917), d’Édouard Rod, de Lucien Descaves (1861-1949), de Paul Bonnetain (1858-1899), de Gustave Guiches (1860-1935), d’Abel Hermant, de Paul Margueritte (1860-1918), d’Oscar Méténier, de Jules Renard (1864-1910). Tous cultivèrent, sur le mode « rosse », l’observation des travers et des vices de la bourgeoisie et du peuple, saisis en tous lieux, en tous moments et en toutes situations, publiques et intimes, de leur vie quotidienne. Plusieurs d’entre eux, pourtant, renièrent Zola au moment où parut la Terre. On ne les lit plus guère et même, pour certains, plus du tout. Et si les manuels d’histoire littéraire, à la suite de Brunetière, de Lemaitre et de Faguet, en ont fait les « naturalistes », c’est aux dépens d’une exacte et précise description du naturalisme, tel qu’inlassablement l’exposa Émile Zola. Il n’y a pas lieu de mêler sous la même désignation le massif, inentamé par les années, de l’œuvre romanesque et critique de Zola et le roman de mœurs fin de siècle, même si celui-ci a subi l’influence quasi séminale de celui-là. On se gardera, d’autre part, de confondre en Zola lui-même le naturalisme doctrinal et le naturalisme créateur ou, si l’on préfère, la théorie du critique et la pratique du romancier, et encore plus de juger l’une par l’autre. On aurait tort de croire, en revanche, comme l’ont fait certains critiques, qui, admirant ses romans, sont exaspérés par ses théories, que celles-ci relèvent soit d’un dogmatisme borné, soit, au contraire, de préoccupations banalement publicitaires. Il faut prendre au sérieux ses œuvres critiques si l’on veut comprendre exactement l’évolution de l’esthétique au xixe s. et, par là, rectifier les idées sommaires qui sont répandues de nos jours sur le réalisme et le naturalisme : car ces deux mots n’ont pas de valeur absolue ; ils n’ont de sens qu’au plan de l’histoire littéraire.

H. M.

➙ Réalisme / Roman / Zola.