Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Arabes (suite)

Vers 1850, le Réveil prend un tournant nouveau. Le livre imprimé a trouvé son public ; la presse a pris conscience de son pouvoir. Avant tout s’impose à certains esprits lucides de fournir à la génération montante des ouvrages capables de l’élever au-dessus du passé et de l’initier à la méthode historique ; dans ce sens, Buṭrus al-Bustānī (1819 - 1883) entreprend la publication d’une Encyclopédie, que la mort l’empêche d’achever. Dans ce mouvement, la presse assume la tâche qui lui revient ; la fondation par des immigrés syro-libanais installés au Caire du quotidien al-Ahrām (1876) indique suffisamment le sens et la portée de son travail d’information ; dans sa revue al-Hilāl, Zaydān (1861 - 1914) possède l’instrument rêvé pour la diffusion des études littéraires, et c’est là que paraîtra son Histoire de la littérature arabe.

Au cours de cette période, sous la poussée des événements et en particulier à la suite de l’installation britannique en Égypte en 1881, des options nouvelles se font jour et certaines révisions s’imposent. Le Proche-Orient, dans la concrétisation qu’en offrent l’Égypte, la Syrie et le Liban, se doit alors d’affronter dans le domaine littéraire les problèmes qui ont nom : rationalisme et respect de la religion, esthétique héritée du passé et courant littéraire importé d’Occident, utilisation de la langue classique pour exprimer le « donné » du modernisme. Les tensions de toute nature qui se manifestent ne laissent ni délai ni répit à ceux qui les subissent. Une vie comme celle du théologien réformiste Muḥammad ‘Abduh (1849 - 1905) témoigne de la diversité et de l’âpreté des combats qu’il faut alors livrer dans tous les domaines. Partout s’impose encore le respect du passé, mais l’on sent bien que des concessions devront être faites aux temps nouveaux. Révélateur est à cet égard un conte philosophique, ‘Isā fils d’Hichām, de l’Égyptien al-Muwayliḥī (1868 - 1930) ; par sa forme narrative et l’emploi de la prose rimée, l’œuvre s’apparente à la « séance » ; par l’observation aiguë des mœurs et des institutions, elle révèle un modernisme indiscutable. Et pourtant ce livre est seulement le chant du cygne, car il implique une fondamentale impuissance à découvrir une forme nouvelle en harmonie avec les nouveaux temps.

Or, c’est précisément ce que souhaite et apporte la génération qui, entre 1920 et 1930, débute dans le monde de la littérature et de la critique. Cette génération prêche par l’exemple. Elle a son chef de file en Ṭāhā Ḥusayn, qui entre dans l’arène en 1927 avec son essai Sur la littérature païenne, où le dogme de l’autorité et de la tradition est battu en brèche et où l’auteur prêche la soumission à la méthode historique et à l’objectivisme. D’autres esprits, également rompus à la polémique et avides de liberté et de changement, joignent leurs voix, comme al-‘Aqqād, al-Māzinī et bien d’autres.

Dans l’ébranlement consécutif à la Première Guerre mondiale, ce sont non seulement les structures politiques et les assises religieuses qui sont remises en cause par cette génération de pionniers, mais aussi les éléments et les instruments d’expression de la culture. Le monolinguisme cesse d’être la règle chez ces hommes jeunes, qui ont séjourné en France ou en Angleterre, qui, pour se libérer, sont décidés à emprunter à l’impérialisme occidental tout ce qui est nécessaire à leur responsabilité de chef de file, qui savent mener de front la méditation génératrice de l’œuvre littéraire et le combat par la plume dans les revues qu’ils créent ou dans les journaux qu’ils soutiennent. Le miracle du xe s. se reproduit ; Bagdad, Beyrouth, Alep et Damas, Le Caire et Alexandrie — pour ne parler que du Proche-Orient — reviennent à leur vocation culturelle ; des cercles littéraires surgissent ; des académies sont fondées au Caire, à Damas et, plus tard, à Bagdad. L’enseignement se rénove et, tandis que subsiste celui qui s’arroge l’approfondissement des études traditionnelles et religieuses, s’organisent et se développent les trois degrés d’enseignement du type français ou anglo-saxon.


À la recherche d’une langue

Bien des obstacles gênent la marche de cette génération créatrice. Le problème de l’instrument d’expression est sans conteste le plus urgent et le plus difficile à résoudre. L’apparition de la presse en accuse l’acuité en même temps qu’elle bat en brèche le purisme des tenants du passé. Par leur développement, la technique, la vie industrielle, le monde des affaires, l’enseignement moderne manifestent de perpétuelles exigences, favorisant ainsi le rajeunissement de la langue classique. Deux monstres se profilent aux yeux des puristes et des gardiens du bon usage ; le premier est la création anarchique, sous l’impulsion du besoin immédiat, joint à l’improvisation génératrice du chaos ; le second est la destruction de cette unité linguistique qui est née de la révélation coranique et constitue l’âme de la communauté. La chute dans les dialectes est l’objet de l’exécration, car on y voit la source d’une irrémédiable corruption de la langue arabe, révérée depuis plus d’un millénaire.

Comme toujours, le problème linguistique trouve sa solution dans l’empirisme. Le développement d’une « culture de masse », la diffusion de l’imprimé, l’intervention de la radio ne laissent d’autre voie que la découverte d’un compromis qui, avec le temps, imposera de nouvelles structures. L’équilibre instable actuellement réalisé se concrétise par la soumission à la langue classique en tant que parfait moyen d’expression. Dès qu’on écrit un article, un essai, un roman, un poème, on se doit donc de recourir à cet instrument. Mais la vie impose ses lois. Chacun sent bien que la pensée moderne ne revêt toutes ses nuances qu’à la condition d’accepter les rajeunissements nécessaires de l’arabe classique ; plus que quiconque, le technicien se rend à cette évidence, et, en ce sens, sa « disponibilité » à tous les laxismes est plus large que celle de l’essayiste par exemple. Ainsi s’est créé un arabe moderne — quelques orientalistes disent median —, dont la syntaxe et le lexique fondamental sont classiques, mais où se sont glissés une foule de termes empruntés, de néologismes, de calques syntaxiques, de constructions stylistiques qui confèrent à cet arabe moderne les virtualités d’expression que l’arabe classique ne fournit plus. Deux faits demeurent toutefois, qu’il faut prendre en considération : d’une part, le locuteur même cultivé tend constamment à retomber dans le dialectal ; d’autre part, la scriptio defectiva impose de longues études grammaticales pour parvenir à la correction qu’exigent les normes de l’arabe classique ou moderne. Ainsi, même en sa forme allégée, l’arabe moderne représente pour la masse un instrument d’acquisition pénible, car il est de beaucoup plus près du classique que du dialectal. Dans la réalité, cependant, on va le voir, le seul avenir réside dans cette acquisition, car elle seule permet l’accès à une culture authentique.