Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Arabes (suite)

Plus remarquables et mieux attestées sont les œuvres de quelques panégyristes attachés aux Ayyūbides successeurs de Saladin. Ibn al-Nabīh (Le Caire 1164 - Nisibin 1222), aussi remarquable par sa culture que par ses dons poétiques, a su célébrer ses protecteurs avec habileté sans renoncer totalement à exprimer ses attitudes personnelles devant la vie. De grande allure est un de ses contemporains, Bahā’ al-dīn Zuhayr (La Mecque 1187 - Le Caire 1258), qui fut au service de plusieurs sultans ayyūbides et réussit même à devenir vizir de l’un d’eux ; lorsqu’en 1248 Louis IX va camper devant Mansourah avant de tenter l’attaque du Caire, ce fut Zuhayr que le sultan régnant chargea de rédiger une missive officielle au roi de France ; dans son œuvre, de nombreuses odes célèbrent les exploits des Égyptiens contre les Croisés ; ces pièces s’élèvent jusqu’à une véritable grandeur ; elles font contraste avec des rhazal (ghazal) d’inspiration courtoise, dont le style est d’une grâce malheureusement déjà rencontrée.

Dans ce chœur de la mondanité, une voix s’élève, dont les accents tranchent sur l’ensemble. La poésie religieuse renaît en effet grâce à ibn al-Fāriḍ (Ḥamāt 1881 - Le Caire 1235) ; fils d’un juriste, touché jeune par l’amour divin, mort en odeur de sainteté, ce poète mystique est demeuré célèbre par deux pièces d’une exceptionnelle virtuosité de fond et de forme ; la première décrit les diverses phases de l’ascension vers l’Un, tandis que la seconde est une ode évoquant par son titre même, la Bachique, l’ivresse de l’âme quand elle réalise l’union avec la Divinité ; grâce à un art qui touche au prodige, ibn al-Fāriḍ, dans cette dernière pièce, tend constamment à susciter une ambiguïté verbale entre l’ivresse de la joie charnelle et le ravissement de la communion en Dieu. Sans doute est-ce la réussite de cette gageure qui enchante et pousse le lecteur à voir dans cette ode une œuvre digne de rivaliser avec celle des grands poètes mystiques de langue turque ou iranienne.

• Les failles du classicisme. Dès la fin du xe s. — au Proche-Orient comme en Espagne — sont attestées des tentatives pour assouplir et diversifier la métrique classique. On connaît par exemple, sous le nom du prince-poète Tumayyim, en Égypte, une ode strophique clairement datée ; des poèmes identiques, quoique peu nombreux, révèlent ailleurs une tendance analogue. Dans ce sens, on doit considérer comme capitale la forme définitive prise par l’ode strophique dite muwachchaḥ, née en Espagne et dont le poète ibn Sanā’ al-Mulk (Le Caire 1155 - † 1211) définit les règles et l’usage dans un traité et dans des compositions personnelles. Dans le muwachchaḥ, la langue et les mètres demeurent classiques, en sorte que ce groupement strophique constitue sans plus une demi-révolution où les lettrés, une fois encore, concèdent peu à la vie. Bien autrement audacieuse est au contraire l’apparition, en Espagne et au Proche-Orient, d’une poétique en langue vulgaire comme le mawal et surtout le zadjal, dont la vogue fut et demeura très grande à partir du xiie s., et dont l’emploi ne sembla nullement une déchéance aux yeux du panégyriste iraqien al-Ḥillī (Ḥilla 1278 - Bagdad 1349), à qui l’on doit un traité sur cette poétique.

Dans ces tentatives, la part des lettrés est loin d’être négligeable. Convenons d’ailleurs qu’elle reflète bien plus un goût personnel qu’une volonté d’offrir au « populaire » un moyen adéquat de s’exprimer sans recourir à la poétique classique, rigide et sans écho.

• L’ère des bilans. Le monde arabo-islamique, dans la conjoncture politique, religieuse et intellectuelle du xie s. déclinant, doit faire face à la nécessité de réviser et de mieux asseoir certains modes de sa pensée. Dans ce travail d’adaptation, les universités, ou madrasa, et, plus tard, les « centres de Ḥadīth » vont assumer un rôle décisif ; des savants, des théologiens, des érudits s’y consacrent à l’enseignement des sciences exactes et coraniques, de la grammaire et de la littérature, de la logique et de la rhétorique. Parallèlement, chacun dans sa discipline compose des traités et des commentaires rajeunissant et complétant ceux qui existent. Ainsi naissent des commentaires sur des ouvrages grammaticaux, des dictionnaires biographiques, souvent centrés sur une métropole du Proche-Orient, des histoires universelles, se complétant de génération en génération, et des études sur les œuvres en vers. Sommes-nous encore ici sur le terrain de l’encyclopédisme ? Sans nul doute. Dans cette tâche collective et variée dominent en effet le goût de la vulgarisation, l’ardeur à sauvegarder le trésor du passé, le désir de répondre à la curiosité des lettrés et aux besoins des fonctionnaires de l’administration. Dans ces ouvrages se découvre aussi le trait propre aux encyclopédistes de classer, d’ordonner, de vérifier le donné et de l’enrichir par l’acquis récent. Sur bien des points, la littérature en prose n’a pu que profiter de ce travail collectif. Dans l’ensemble, toutefois, elle révèle un essoufflement, une incapacité à se renouveler en se détachant de l’obsession de la recherche du style.

• La rançon de la prose rimée. Dès le début du xie s., la littérature en prose pâtit de l’emploi permanent de la clausule rimée et du goût croissant pour le maniérisme. Rien de plus révélateur à cet égard que la comparaison entre la « séance » chez al-Hamadhānī et le traitement que ce genre reçoit chez le grammairien al-Ḥarīrī (Bassora 1054 - † 1122) ; chez cet auteur, rien qui rappelle la vie, les travers et les vices de la société ou la cocasserie d’une aventure vécue ; en revanche, partout une virtuosité tenant de la gageure, un « insouci » évident à l’égard de l’idée. Amusement de « grand rhétoriqueur » assurément, mais amusement dangereux, d’abord parce qu’il stérilise en une génération un genre portant en soi promesse d’ouverture sur le réel, péril mortel au surplus, du fait qu’al-Ḥarīrī et ses « séances » ont constitué un modèle aux yeux d’un public épris d’afféterie.