Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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mystère (suite)

Mystères hittites et hourrites

Aucun temple hittite n’a été découvert jusqu’à présent ; les ruines de Boğazköy sont celles d’un palais royal entouré de ses magasins plutôt que les vestiges d’un sanctuaire. Selon René Dussaud (1868-1958), il est probable que le culte ne disposait que d’une chapelle réservée au roi. Chez les Hittites indo-européens, le souverain incorporait, grâce aux rites de consécration, toutes les forces vives de la collectivité. Il était à la fois chef religieux, chef militaire et juge. Le sacre se pratiquait par une onction d’huile et par l’imposition d’un nom nouveau. Ce dernier rite donne une valeur initiatique à cette cérémonie. Le choix du successeur du roi devait être ratifié par une assemblée où figuraient la famille royale, la noblesse et les guerriers.

Le roi était le grand prêtre de la déesse-Soleil. Assisté de la reine, il présidait et réglait les cérémonies vêtu d’un costume spécial : un grand et large manteau qui tombait jusqu’aux chevilles, la tête coiffée d’une calotte, une main tenant un bâton recourbé à son extrémité, devenu ultérieurement le signe du « berger » ou du « pasteur » des peuples, le lituus, prototype de la crosse des évêques. Le roi avait le pouvoir d’évoquer les divinités des villes ennemies pour les contraindre magiquement à emporter les biens de ses adversaires. Il jetait aussi l’interdit sur le pays vaincu en le vouant comme lieu de pâture aux taureaux ténébreux du dieu de l’Orage. Vraisemblablement, la pratique de l’evocatio, que les Romains limitaient aux cités du Latium et de l’Étrurie méridionale, était d’origine mésopotamienne.


Mystères égyptiens

Il ne faut pas confondre sous ce titre la religion égyptienne proprement dite avec les mystères magico-religieux plus tardifs. Ceux-ci, pour la plupart, sont d’origine ptolémaïque. Les Ptolémées s’efforcèrent de faciliter la fusion de deux civilisations, la grecque et l’égyptienne, en identifiant les divinités des deux panthéons : Amon fut assimilé à Zeus, Ptah à Héphaïstos, Horus à Isis, Hathor à Aphrodite, Thot à Hermès, Neith à Athéna. Ainsi, par une conséquence naturelle, dans le monde romain, Amon était Jupiter, Ptah Vulcain, Isis Vénus, Thot Mercure, Neith Minerve. La plus évidente création de ce syncrétisme a été le culte de Sérapis, dieu-taureau, identifié ensuite à Osiris, puis à Zeus. Parmi les sanctuaires célèbres de cette divinité, il faut citer notamment le serapeum d’Alexandrie et rappeler la dévotion particulière de l’empereur Hadrien* pour ce grand dieu de Memphis.

Plus importants encore par leur extension considérable dans le monde antique furent les mystères d’Isis et d’Osiris, qui se prolongèrent jusqu’au ive s. apr. J.-C. et qui furent les dernières manifestations de l’antique initiation égyptienne, dont le christianisme fit disparaître les vestiges.


Mystères phéniciens de Baal

On peut constater une ressemblance entre ces pratiques sanglantes des Phéniciens et celles des Carthaginois, qui, selon Diodore de Sicile (ier s. av. J.-C.), sacrifiaient à Saturne-Cronos des enfants en les précipitant dans une fournaise. On a découvert à Carthage une vaste installation où pendant plusieurs siècles on a déposé des urnes contenant des ossements calcinés d’enfants. Ces sacrifices étaient appelés molchomor. Ce culte punique archaïque était pratiqué dans les sanctuaires de Baal Hammon. Il s’est prolongé dans les sanctuaires romains dédiés à Saturne, Dominas Sanctus Saturnus, selon l’inscription des stèles de N’gaous (fin du iiie s. de l’ère chrétienne, région de Constantine). L’agneau et le chevreau ont été substitués ultérieurement à des victimes humaines.


Mystères grecs

Parmi les cultes mystérieux qui étaient célébrés en de nombreuses cités grecques, ceux d’Éleusis, propres aux Athéniens, l’emportaient sur tous les autres. Leur fonction religieuse était à ce point importante que l’empereur Claude, selon Suétone, eut l’intention de transférer à Rome le siège de ce célèbre sanctuaire. Auguste, initié à Athènes, était l’un des hauts dignitaires de la hiérarchie éleusinienne. Sous son règne, et en sa présence, un Indien, Zamoras, fut initié à Éleusis. Ces mystères conservèrent leur réputation universelle jusqu’au temps de Justinien. Le sanctuaire, détruit une première fois par un incendie au iie s. apr. J.-C., fut dévasté par les Goths d’Alaric en 396. L’enseignement d’Éleusis gardait pourtant encore quelque prestige au ve s., puisque le philosophe Synésios (v. 370 - v. 415) se rendit alors à Athènes afin de se faire initier.

En dehors du sanctuaire d’Éleusis, d’autres mystères étaient célébrés dans l’Hellade :
— les mystères des Cabires, des Corybantes ou des « grands dieux », célébrés surtout à Samothrace et qui ont eu une extension considérable, puisqu’on en a retrouvé des traces jusqu’en Irlande à l’époque romaine ;
— les mystères de Cronos et des Titans ;
— les mystères de Zeus crétois ;
— les mystères d’Hécate à Égine, où l’on demandait à la déesse de protéger ses fidèles contre la folie ;
— les mystères d’Antinoos à Mantinée ;
— les mystères d’Athéna à Athènes ;
— les mystères des Dioscures à Amphissa ;
— les mystères d’Héra à Argos et à Nauplie ;
— les mystères de Dionysos en Crète, en Béotie, à Delphes, à Athènes et en bien d’autres lieux ;
— les mystères d’Aphrodite à Chypre ;
— les mystères des Muses à Athènes ;
— les mystères de Sagra et d’Halimonte en Attique ;
— les mystères de Déméter et de Perséphone, qui étaient célébrés dans toute la Grèce, notamment à Mégare, à Sparte, en Arcadie, où Pausanias (iie s. apr. J.-C.) signale un sanctuaire souterrain à Olympie, à Épidaure, à Corinthe et à Lerne.


Mystères romains

Il faut signaler d’abord l’importance du pythagorisme, de l’orphisme et de la religion dionysiaque dans la période mystique singulière qui se manifesta à Rome au début du iie s. av. J.-C., après la deuxième guerre punique. Comme l’extase dionysiaque, l’ascèse pythagoricienne avait pour but d’exalter la puissance divine que possède la nature humaine, analogue, disaient les Orphiques, à celle des Titans, mauvaise comme celle de leurs ancêtres fabuleux, mais qui n’en gardait pas moins dans ses profondeurs un peu de la substance surhumaine absorbée par ces êtres mythiques. La tâche de l’homme pendant sa vie mortelle était de développer l’intensité du rayonnement de cet élément divin. Du succès de ces efforts dépendait sa condition dans une autre existence.