Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

Mutanabbī (al-) (suite)

L’œuvre entière d’al-Mutanabbī a été rassemblée par lui-même, et une recension par ordre chronologique nous la présente selon son élaboration au cours du temps. L’unité en est étonnante ; elle est le reflet d’une carrière qui s’est déroulée selon une volonté parfois contrariée, mais jamais brisée ni hésitante sur le but à atteindre. L’instrument dont a joué l’artiste est arrivé à un point jugé parfait par lui ; c’est celui des maîtres du néo-classicisme, singulièrement celui d’Abū Tammām (v. 804-845), d’ibn al-Rūmī (836-896) et d’al-Buḥturī (821-897). La métrique d’al-Mutanabbī, les cadres poétiques qu’il utilise, sa langue, sa recherche de la perfection stylistique appartiennent à cette génération même. Par sa sujétion à des mécènes imprégnés de cet idéal néo-classique, par son refus de contester cet idéal, les genres qu’il traite sont exactement ceux qu’impose la vie de cour et de cénacle. Force est donc de dire que ce poète est le représentant le plus convaincu de la tradition néo-classique. Mais une personnalité comme la sienne ne se laisse point enfermer dans le cadre d’une école ; tout en demeurant respectueux des règles, elle sait en jouer, mettre à profit les moindres circonstances, saisir l’instant propice à l’impertinence, à l’affirmation de ce qui trouble et déconcerte. Dans les vers de ce poète laudatif, les thèmes se colorent ou s’enrichissent, les variations sur un poncif piétinent la banalité, la pensée se condense en formules lapidaires et passe souvent en proverbes. Dans sa carrière, al-Mutanabbī a, au surplus, eu la chance de trouver sur sa voie des mécènes de grande allure qui l’ont en quelque sorte porté au-dessus de lui-même ; à Sayf al-Dawla, il doit de s’être élevé par exemple jusqu’à l’épopée ; au Buwayhide ‘Aḍud al-Dawla revient le privilège de lui avoir fait découvrir le lyrisme de la nature. Par bonheur enfin, ce panégyriste a porté en soi une âme violente, avide de puissance, orgueilleuse jusqu’à la folie, angoissée devant la destinée, fermée à la foi, tout un ensemble de contradictoires et d’harmoniques qui l’ont maintenu dans les refus d’un pessimisme fondamental. Si le mot génie ne trouve son emploi justifié que par la survie séculaire d’une œuvre, sans nul doute on doit l’appliquer à cet artiste et à cet esprit hors du commun. Il n’est pas en effet de poète arabe qui ait inspiré plus d’études, plus de commentaires, plus d’imitations, ni suscité plus de haine et de jalousie chez des émules moins doués ; al-Ma‘arrī* a vu en lui un maître, comme plus tard Chawqī*, et si forte est l’emprise d’al-Mutanabbī que même les esprits pieux feignent d’ignorer son non-conformisme religieux ; son pessimisme s’accorde si bien avec certaines désespérances contemporaines qu’il passe aujourd’hui pour un maître à penser ; depuis cinq siècles et plus, il représente enfin dans le monde de l’« arabicité » le poète en qui la « nation arabe » découvre son symbole.

R. B.

 R. Blachère, Un Poète arabe du ive siècle de l’Hégire (xe s. apr. J.-C.), About-Tayyib al-Mutanabbī (A. Maisonneuve, 1936).

Mycènes

En gr. Mykênai, ville fortifiée qui fut le centre d’un royaume achéen.


Du haut de son acropole, 278 m d’altitude, Mycènes domine toute la plaine d’Argolide, depuis le débouché au nord des routes de Corinthe et de Sicyone jusqu’aux rivages de Nauplie.

Persée, dit la légende, a bâti la citadelle après avoir vaincu la Méduse. L’aide des Cyclopes venus de Lycie lui permit de dresser les énormes blocs de calcaire de ses murailles. Son descendant Eurysthée put y régner grâce à la déesse Héra, qui sut tourner une prédiction de Zeus réservant ce trône à son fils Héraclès ; bien plus, le héros dut se mettre au service du roi, auquel, par ses travaux, il bâtit un empire en soumettant les pays d’alentour, Némée, Lerne, Stymphale, allant même en Crète, où il dompta le taureau. Héraclès mort, ses enfants s’en prirent à Eurysthée, et, pour sa défense, celui-ci fit appel à Atrée et à Thyeste, fils de Pélops (roi d’Élide, célèbre pour avoir été, par son père, servi en ragoût aux dieux), mais il succomba rapidement. Le peuple de Mycènes confia alors le trône à l’aîné des Pélopides et Thyeste fut banni. Comme, néanmoins, il avait été l’amant de sa belle-sœur, Atrée le fit par ruse revenir auprès de lui, le cajola, puis lui servit au cours d’un banquet le corps de ses trois fils, bouillis et assaisonnés (après les avoir arrachés d’auprès de l’autel de Zeus). Thyeste, réfugié à Sicyone, eut de sa propre fille Pélopia un fils, qui fut adopté par Atrée (quand il eut, sans savoir qui elle était, épousé sa nièce). Cet enfant, Égisthe, devait tuer son oncle (ou grand-oncle) et permettre ainsi à Thyeste de revenir pour un temps sur le trône de Mycènes.

À l’époque de la guerre de Troie, Agamemnon, fils d’Atrée, maître de Mycènes, était le plus puissant des Achéens, une sorte de roi des rois, qui conduisit les troupes grecques à l’assaut de l’Asie. Il avait épousé Clytemnestre, après avoir tué son premier mari, Tantale, et son premier enfant, mais son cousin Égisthe profita de son absence pour revenir à Mycènes, y séduire Clytemnestre. Dès son retour, le roi fut assassiné par sa femme (qui ne lui pardonnait pas d’avoir tué sa fille, Iphigénie, offerte en sacrifice à Artémis, pour qu’elle consentît au départ vers Troie) et son amant, qui régnèrent sept ans sur Mycènes.

Au bout de ce temps, sur l’ordre d’Apollon, Oreste revint au palais pour y venger son père, massacra sa mère et Égisthe, puis s’enfuit, poursuivi par la vengeance des déesses Érinyes, excédées de la permanence des crimes en la maison des Atrides.

Quelques dizaines d’années après, le retour des Héraclides (descendants d’Héraclès), jadis chassés du Péloponnèse, multiplia les ruines en Argolide, et Mycènes fut détruite ; son empire se disloqua.

Si les mythes sont nombreux à s’amasser au rocher de Mycènes, c’est que cette cité fut longtemps le centre d’une civilisation brillante, dont le souvenir glorieux put traverser sans s’affadir les sombres périodes du Moyen Âge de la Grèce.