Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Mussolini (Benito) (suite)

Déjà Mussolini a pris contact avec un des commanditaires du quotidien bolonais Resto del Carlino, qui lui a procuré le papier nécessaire à un nouveau journal — Il Popolo d’Italia — des contrats de publicité avec la firme distributrice Haasenstein et Vogler. Puis il louche vers la France, dont il va servir les intérêts, et on tient de la meilleure source qu’un accord conclu avec Paris lui assure chaque mois à l’ambassade de France un subside, relativement modeste mais significatif, qu’il vient en général retirer lui-même. D’autres concours lui vinrent de grosses firmes industrielles et peut-être de partis socialistes étrangers aux yeux desquels les Alliés combattaient vraiment « pour la justice et le droit ». Marcel Cachin vient à Milan en 1916 prêcher l’adhésion à leur cause.

Il y a lieu de se demander quels sentiments pouvait nourrir Mussolini vis-à-vis de la France. On cite souvent son mot au ministre Hans Frank venu le persuader au cours de la Seconde Guerre mondiale de se joindre à l’Allemagne contre les Alliés : « C’est un peuple qui ne pense qu’à manger, où l’art culinaire a pris les proportions d’une affaire d’État. » Boutade de pauvre diable qui a connu la faim. Mais, spirituellement, Mussolini est lié à la France plus qu’à toute autre nation étrangère. Il en a connu de bonne heure et enseigné la langue ; il en admire le passé révolutionnaire et lui emprunte souvent des leçons. Le dédain pour lui de ses gouvernants et leurs faveurs envers ses pires ennemis alimenteront, certes, sa rancune, mais ne lui inspireront pas d’emblée des pensées de vengeance. En 1935 encore, contre l’avis de tout son entourage, il se contentera de la plus modeste interprétation des clauses du traité de Versailles relatives à l’expansion coloniale du peuple italien quand à Rome il recevra Pierre Laval et croira en avoir obtenu un blanc-seing pour limiter à l’Abyssinie le désir de conquêtes des nationalistes, dont il avait naguère rejeté les visées démesurées, de même qu’il avait approuvé Giolitti d’évacuer l’Albanie et de contraindre D’Annunzio à abandonner Fiume. Sa lâche intervention contre la France en 1940 sera le geste d’un homme déjà aux abois, conscient d’irréparables erreurs et enragé de paraître le négligeable second du Führer.

Durant l’hiver 1914-15, le gouvernement, de son côté, en négociant avec l’Autriche des compensations qui pourraient être accordées à l’Italie en échange de sa neutralité, poursuivait une politique irrédentiste en accord avec les buts permanents du Risorgimento. Mais c’était une voie dangereuse parce qu’il pouvait se voir acculé à la guerre alors qu’il n’y était prêt ni moralement ni militairement. Moralement, la grande masse du peuple italien n’avait aucune raison de vouloir participer aux conflits des grandes puissances ; militairement, les magasins italiens étaient vides au lendemain de la guerre italo-turque, les officiers d’activé très peu nombreux et peu exercés, l’aviation manquait complètement. Néanmoins, la minorité de la nation allait forcer la main au gouvernement et au roi, se griser d’espoirs grandissants à mesure que le volume des sacrifices en vies humaines et en richesses ira croissant.

Mussolini va combattre au front du Carso, à l’appel de sa classe ; il est promu rapidement caporal et au retour d’un congé de convalescence dû à une fièvre typhoïde, il est gravement blessé par l’éclatement d’une bombe dont il reçoit quarante éclats. Le roi va le visiter à l’hôpital et le félicite. Pour Mussolini, la guerre est finie ; son journal avait continué à paraître sous la direction de son frère Arnaldo ; il le retrouve à son retour du front et en accentue de plus en plus la note exaltante de patriotisme, surtout après Caporetto et après la victoire du Piave. En même temps, il abandonne le patronage de Blanqui — dont le mot brutal : « Qui a du fer a du pain », formait le frontispice du premier Popolo — pour celui, plus rassurant, du « Journal des combattants et des producteurs ». En fait, il se mêle surtout à ces éléments exaltés des premières lignes, les arditi, qui rachètent par des coups de main heureux leur indiscipline. Une association d’arditi s’est créée à Rome en janvier 1919 et une autre à Milan, quelques jours après, qui aura l’étiquette « nationale » (« i Fasci italiani di combattimento »). Gabriele D’Annunzio en est le grand homme, avec son grade de colonel et ses cinq médailles militaires ; il sera pour Mussolini un perpétuel rival qu’il flattera, mais qui, au fond, l’offusque.


Vers le pouvoir

Le mécontentement croissant qui s’instaure en Italie durant toute l’année 1919 s’accentue avec les succès massifs obtenus aux élections de novembre, sous le ministère Nitti, par ce que l’on nomme les partis de masse, qui ont 156 élus, et par les « populaires » catholiques, qui en obtiennent une centaine. C’est que l’agitation de la rue provoquée par les anciens combattants reste superficielle, « romantique » au sens souvent un peu ironique du mot, et n’entame guère les couches profondes d’une population ouvrière ou rurale, disciplinée par le socialisme ou par l’Église. Mais le succès de la révolution de 1917 en Russie a enflammé beaucoup d’esprits italiens parmi les couches populaires et créé une atmosphère favorable aux pires désordres. Ceux-ci ne manquent pas de se produire : grèves incessantes et ruineuses dans l’Italie du Nord, invasion de propriétés foncières dans le Midi pour les mettre en exploitation directe par les paysans pauvres, insultes aux officiers d’une guerre, même victorieuse, que le peuple n’a pas voulue et qui a causé plus de 500 000 morts, tout cela va alarmer la bourgeoisie et y alimenter un esprit de vengeance qui explosera en 1920, après l’échec de l’exploitation directe des usines, métallurgiques surtout, à Turin et Milan.

Aux élections de novembre 1919, Mussolini, candidat à Milan, chef de la seule liste fasciste d’Italie, a essuyé un cuisant échec : 4 000 voix alors qu’il en espérait 80 000, contre 170 000 aux socialistes et 70 000 aux catholiques de gouvernement. C’est plus qu’une défaite pour Mussolini, c’est un effondrement. Tandis que ses anciens camarades le chansonnent cruellement à travers les rues de la grande cité lombarde, lui songe à redevenir maçon, voire à émigrer. Le sénateur Luigi Albertini, directeur du grand quotidien national Corriere della Sera, téléphone à Francesco Saverio Nitti, après la découverte par la police de grenades et de revolvers dans les locaux du Popolo : « Ce n’est plus qu’une épave, n’en faites pas un martyr. » Mussolini et quelques-uns de ses compagnons ne resteront en effet incarcérés que deux jours.