Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

Musset (Alfred de) (suite)

En revanche, le théâtre est le domaine qui a suscité jusqu’à présent les tentatives d’approche les plus variées. C’est là, il faut le reconnaître, que se situe le mieux ce combat des doubles qui est l’un des aspects les plus fascinants de Musset. Les escarmouches des pièces en forme de proverbes, les ambiguïtés du Caprice (1847) et du Chandelier (1835) en gardent quelques traces. Un spectacle dans un fauteuil (1832) — si on le ramène au nombre des productions dramatiques, bien qu’il soit rangé parmi les poèmes — juxtapose en noir et en pastel, dans la Coupe et les lèvres et À quoi rêvent les jeunes filles, les termes extrêmes du conflit entre le désespoir et l’idéal. Mais c’est dans André del Sarto (1833), et surtout dans les Caprices de Marianne (1833), On ne badine pas avec l’amour (1834), Lorenzaccio (1834), que souffrent ces êtres d’agonie qui portent en eux le goût des grandes choses, et dont les forces sont minées par la maladie, l’orgueil et le doute. Fantasio (1834), qui réussit, au moins provisoirement, un sauvetage, mérite, nous le verrons, un statut particulier. Le drame de l’âme et du corps, de la « misérable hôtesse » et de son « plus misérable hôte », comme il est dit dans Namouna (1832), est vieux comme le monde. S’il prend chez Musset, en particulier dans son théâtre, un intérêt nouveau, c’est pour des motifs qui ne tiennent ni à l’acuité de ses vues autobiographiques ni à un certain goût de la vivisection sur sa propre chair. Les plus récentes études que l’on ait consacrées à la dramaturgie de Musset ont excellemment montré que ce qui comptait chez lui était une sorte de réconciliation des divisions de l’être dans et par le jeu théâtral pris comme tel. Le discours s’y légitime dans le moment même de son accomplissement devant les spectateurs.

On a la vue plus lasse lorsqu’il s’agit de relire les poèmes de Musset pour leur chercher des raisons de survivre. Sont-ils donc si démodés ? Et si cette poésie était moins limpide qu’il ne paraît ? Que ceux qui en trouvent les images faciles se gardent d’un pittoresque espagnol, turc ou italien qui est presque toujours parodique. Et dans les grands textes de référence — entre autres les Vœux stériles (1830), les Secrètes Pensées de Raphaël (1832), la Coupe et les lèvres précédée de sa Dédicace (1832), Rolla (1833), les Nuits (la Nuit de mai, 1835 ; la Nuit de décembre, 1835 ; la Nuit d’août, 1836 ; la Nuit d’octobre, 1837) —, bien des franges demeurent mystérieuses. Rien n’interdit de faire servir les poèmes, aussi bien que le reste de l’œuvre, à des enquêtes sur l’imaginaire de Musset, à l’établissement d’une thématique. Le dilemme du pur et de l’impur, le motif spectral, la symbolique équivoque des lèvres, lieu de la parole et du baiser — donc lieu du doute, où affleurent l’authentique et l’inauthentique —, la mythologie des larmes sont les codes d’interprétation que nous proposent avec Jean-Pierre Richard les nouvelles études sur le romantisme de Musset. De même que, guidés par Georges Poulet, nous découvrons un Musset effectuant sa propre recherche du temps perdu et traitant le « souvenir » non comme le regret stérile du passé, mais comme un moment libéré de toute attache avec le présent et ses contaminations affectives. Chaque instant est alors fixé dans sa durée propre et dans son éternité, lorsque « cessant d’être, il commence à ne plus cesser d’avoir été ». Cette insertion du « souvenir » dans une temporalité divisée et immobilisée devient, pour Musset, une façon de reconquérir définitivement la jeunesse.

Quelles que soient, cependant, les démarches de la critique pour tenter de réduire le plus objectivement possible les écarts irrationnels de la personnalité de Musset, il ne faut pas oublier d’insister sur ce qui est l’un des éléments les plus constants et les moins soulignés de sa nature. Il possédait, écrit son frère Paul, « une solidité de jugement telle, que s’il n’avait pas eu autre chose de mieux à faire, il aurait pu être un des critiques les plus forts de son temps ». Il l’a été, soyons-en sûrs. Chez ce « maître des gandins », ce « polisson des lettres », très inégalement aimé de ses confrères — que l’on songe aux sarcasmes de Baudelaire, de Flaubert, de Rimbaud... —, il y a, en réalité, une permanence de la lucidité critique, qui ne peut être le fait d’une série d’heureuses coïncidences. Il est, de loin, le plus intelligent de tous les écrivains de sa génération. Désamorçant les pièges de la mode, il tranche sans équivoque les faux problèmes, tels ceux des rapports de la tragédie et du drame qui ont fait couler tant d’encre inutile. Entre « classiques bien rasés » et « romantiques barbus », il évolue librement, avec une étonnante sûreté de pas. Le cocasse entretien de Dupont et Durand (1838) nous montre à quoi lui servent les livres ennemis que l’on croyait réconciliés sur sa table depuis les Secrètes pensées de Raphaël : faire parler comme Esther et Élise deux représentants besogneux de l’idéal romantique est un coup qui ruine à jamais la dignité des uns et des autres. On ne saurait mieux dénoncer la vanité de toute querelle des anciens et des modernes. Cette attitude n’est d’ailleurs pas, comme on l’a cru, celle d’un homme qui fuit l’engagement. Musset a été attentif aux préoccupations de son temps, même s’il n’en a pas fait l’idée fixe de ses propos. S’il se moque de l’« humanitairerie » et du système de Fourier avec une certaine constance (Lettres de Dupuis et Cotonet [1836-37], Dupont et Durand), ce n’est pas par mépris des problèmes économiques et sociaux, mais par méfiance à l’égard des enthousiasmes mal gouvernés et improductifs. Et il ne faut pas oublier que cet être, qui passe aussi pour indifférent à la politique, a réussi à exprimer dans son Lorenzaccio les formules essentielles d’un tragique de la Révolution.

Mais l’attitude la plus étonnante n’est-elle pas celle d’un Musset devançant la mise en question qui est la plus grande affaire de notre époque et s’interrogeant sur les fins de la littérature ?

« Elle-même est un mort que nous galvanisons [...]

« Nous l’avons tous usée, — et moi tout le premier. »