Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Arabes (suite)

La vie de cénacle, par ses limites, ses compétitions purement érudites et littéraires, par les jeux d’esprit et le maniérisme qu’elle sollicite et attise, tient aussi une large place dans l’attirance du poète pour la préciosité. Porté par nature à la culture des mots plutôt qu’à celle des idées, le poète tend à exercer sans trêve sa virtuosité. Cet artiste n’est certes pas étranger à l’humanisme, qui, en des cercles voisins, s’élabore et s’impose. Maîtres de leur langue, les grands poètes de cette période sont donc aussi des érudits, autant que des artistes raffinés ; la rhétorique, dans son ensemble, leur est connue, et l’un d’eux, ibn al-Mu‘tazz, la condense en un précis. L’art poétique se découvre et s’énonce dans des introductions et des chrestomathies comme celle d’ibn Sallām al-Djumaḥi et surtout celle d’ibn Qutayba. Les anthologues, de plus en plus nombreux, s’instituent les formateurs du goût ; ici, d’ailleurs, les poètes entrent en scène ; plusieurs — notamment Abū Tammām — composent des florilèges où le choix s’opère en fonction d’une esthétique qui consacre une notion du Beau en soi. Avec cette génération d’esprits subtils, conscients de leur rôle culturel, attachés à des règles et à des formes consacrées par le passé, et par le goût d’une minorité sûre de ses choix, la poésie a pris toutes les allures d’un classicisme rigide. Le triomphe de celui-ci a pour conséquence un refus, chez les lettrés, d’accorder le moindre regard à une poésie d’inspiration populaire en une langue semi-vulgaire, telle qu’elle se devine par échappées chez Abū Nuwās ou Abū al-‘Atāhiya. La poésie classique est donc rupture avec la vie.

• Les représentants de la poésie classique. Par une circonstance heureuse, les représentants du classicisme, malgré leurs traits communs, offrent cependant quelques particularités.

Al-Hasan Di‘bil al-Khazā‘ī (Kūfa ou Qarqīsiyā’765 - Bagdad ? 860), par sa longue carrière, est à cheval sur les deux périodes dont nous traitons, mais, en fait, il annonce en poésie un esprit qui concilie le passé et les goûts de la nouvelle génération. Chī‘ite militant, il joue un double jeu ; d’une part, il soutient la politique des califes, dans la mesure où elle rejoint ses convictions personnelles, et, d’autre part, il la sape dans ses vers, dès qu’elle s’oppose à sa ferveur politique et religieuse. Cette attitude n’a rien de rare à cette époque, sinon l’habileté avec laquelle ce poète engagé a su s’y tenir sa vie durant. Di‘bil est un satirique ; ses traits redoutables lui assurent le respect haineux de ceux qu’il vise ; par sa truculence, il rappelle al-Farazdaq, mais il se dégage d’une « bédouinité » devenue pesante. Vers la fin de sa vie, il compose un Livre des poètes qui semble avoir fait date.

Abū Tammām al-Ṭā‘ī (Djāsim, près de Tibériade, v. 804 - Mossoul 845) était, semble-t-il, issu d’une famille chrétienne ; converti à l’islām, il se forge une généalogie le rattachant aux Ṭā‘īs de Syrie du Nord. Panégyriste « itinérant », il chante d’abord quelques notables de sa province natale, se rend en Égypte, puis réussit à gagner la faveur du calife et celle du mécène ‘Abd-Allāh ibn Ṭāhir ; vers la fin de sa carrière, grâce à un protecteur, il obtient la charge de maître de la Poste à Mossoul, où il meurt quadragénaire. Très imprégné de « bédouinité », il incarne en poésie la réaction contre l’esprit et les tendances d’Abū Nuwās. Il redécouvre le passé, dont il donne des modèles dans une anthologie intitulée al-Ḥamāsa, célèbre et indéfiniment commentée après lui. Dans son œuvre personnelle triomphe la qaṣīda d’apparat ; la plus remarquable des pièces coulées dans ce cadre est celle qu’il dédie au calife al-Mu‘tasim Billāh après sa campagne en Anatolie et la prise d’Amorium, ainsi que les odes où il chante la victoire du souverain sur Afchīn et Pāpak. Cette inspiration officielle exige plus d’art que de spontanéité et n’a que faire des moyens chers à un lyrique. Abū Tammām est certes maître de son instrument, mais il l’est trop et souvent il en mésuse ; ses détracteurs ont la part belle, car l’œuvre est souvent inégale, trop marquée par le « métier ». Du moins, cela a-t-il eu pour conséquence d’attirer l’attention de lettrés comme al-Āmidī (xe s.) et de promouvoir la critique littéraire.

Le grand mérite d’Abū Tammām est d’avoir découvert et formé un disciple, plus tard ingrat, al-Buḥturī (Manbidj 821 - † 897). Celui-ci, né en Syrie du Nord, d’une sous-tribu des Tā’īs, se fait d’abord le panégyriste de notables bédouins, puis il rejoint son maître à Bagdad ; vers 848, il s’attire la protection du vizir-mécène ibn Khāqān, qui l’introduit auprès du calife al-Mutawakkil ; il les sert sans défaillance durant treize ans, réussit, sous les successeurs d’al-Mutawakkil, à se maintenir en cour, puis, vers 892, essaie de s’installer à Fusṭāṭ, auprès du dernier émir ṭūlūnide, avant de regagner sa province natale, où il s’éteint. L’œuvre d’al-Buḥturī révèle un artiste admirablement doué et capable de sentir avec grandeur ; sans doute, ses petites pièces de circonstance, ses badinages avec ses protecteurs ne montrent rien de plus que de l’habileté ; ses panégyriques, au contraire, s’élèvent parfois au-dessus de la plate convention pour atteindre au pathétique ; à la reprise des thèmes si rebattus sur la noblesse des personnages qu’il chante, sur leur magnanimité, sur leur courage, il a su ajouter un élément nouveau en évoquant l’allure imposante des édifices laissés par les grands de ce monde ; à juste raison sont demeurées célèbres les qaṣīda où il a par exemple décrit l’arc du palais de Khosrô à Ctésiphon. Dans l’œuvre d’al-Buḥturī, tout n’est d’ailleurs point uniquement poésie de cour ; par une circonstance heureuse s’y est introduit un peu de lyrisme grâce aux développements élégiaques consacrés à l’amour d’‘Alwa, une noble dame d’Alep qui fut pour lui ce que sera Laure pour Pétrarque. La postérité ne s’est donc point trompée quand, avec le critique al-Āmidī, elle a découvert en al-Buḥturī un émule d’Abū Tammām et un précurseur d’al-Mutanabbi.