Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

musicologie (suite)

L’enseignement de la musicologie est longtemps, en France, resté embryonnaire. Alors qu’il se développait rapidement, surtout en Allemagne et aux États-Unis, l’université attendit 1952 pour fonder à Paris, que suivirent Strasbourg et Poitiers, un Institut de musicologie, qui prit la suite d’un enseignement d’« histoire de la musique » créé seulement en 1904 et dont le premier titulaire en Sorbonne avait été Romain Rolland (1866-1944). Cet enseignement se développe aujourd’hui rapidement. Le Conservatoire national supérieur de musique, qui possédait lui aussi un enseignement d’histoire de la musique, lui adjoignit à son tour, en 1955, une section de musicologie. Une Société française de musicologie a été fondée en 1917 et une Société internationale de musicologie, dont le siège est en Suisse, en 1927.

J. C.

 G. Haydon, Introduction to Musicology (New York, 1947). / J. Chailley, Précis de musicologie (P. U. F., 1958). / A. Machabey, la Musicologie (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1962 ; 2e éd., 1969). / L. B. Spiess (sous la dir. de), Historical Musicology, a Reference Manual for Research in Music (New York, 1963). / F. L. Harrison, M. Hood et C. V. Palisca, Musicology (Englewood Cliffs, N. J., 1965). / La Nuova Musicologia italiana (Turin, 1965). / Musicographie, numéro spécial de Musique en jeu (Éd. du Seuil, 1971).

Musil (Robert)

Écrivain autrichien (Klagenfurt 1880 - Genève 1942).



Vie, structures psychologiques, pensée

Issu d’une famille de bourgeoisie intellectuelle — son père était professeur à l’université technique de Brünn (Brno) et sera anobli en 1917 à titre héréditaire —, Musil se voue d’abord à la carrière militaire, qu’il abandonne très vite pour des études techniques et mathématiques. En 1901, il devient assistant à l’université technique de Stuttgart (1902-1903). Mais un nouveau tournant de son évolution le conduit vers des études de philosophie, de logique et de psychologie expérimentale enseignée dans la tradition d’Helmholtz par le professeur Carl Stumpf à Berlin (1903-1908). Musil écrit une thèse sur le philosophe-physicien E. Mach, est nommé docteur en philosophie, mais, lorsqu’on lui propose une charge de cours à l’université de Graz, il refuse. Après avoir été bibliothécaire à l’université technique de Vienne (1911-1914), il devient rédacteur de la revue Die neue Rundschau.

La Première Guerre mondiale le voit comme officier, l’après-guerre comme fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères, puis au ministère de la Guerre, chargé de la réadaptation des officiers à la vie civile ; puis, vers 1922, il abandonne toute profession pour n’être plus qu’écrivain. Il écrit des essais, des réflexions sur son époque, sur le théâtre, la peinture et la littérature qu’il publie dans les journaux les plus divers, mais en particulier dans la Prager Presse. Pour celui qui notera dans son journal : « Il est plus important mais aussi plus difficile d’écrire un livre que de gouverner un royaume », écrire sera une véritable vocation, l’engagement de toute une vie. Tour à tour citoyen de Berlin et de Vienne, Musil consacre son existence à partir des années 1920 à la rédaction de son œuvre principale, l’Homme sans qualités, dont le premier volume paraît en 1930, le second deux ans plus tard. En 1943, la veuve de Musil édite à Lausanne un troisième volume qui intègre des chapitres posthumes. Cette édition est complétée en 1952 de fragments, de notes et d’autres chapitres inédits. L’écrivain avait quitté l’Autriche en 1938, après l’entrée des troupes allemandes, sans y être contraint, mais parce que la dictature hitlérienne l’étouffait et le paralysait intellectuellement, pour s’exiler en Suisse, d’abord à Zurich, puis à Genève. Il y meurt isolé, dans la misère morale et matérielle, laissant à la postérité une œuvre inachevée ainsi que de nombreux manuscrits posthumes. L’œuvre, puissante et dense, qui se développe vers les sentiers inextricables du labyrinthe de la conscience humaine, offre une richesse et une complexité qui risquent d’être encore longues et difficiles à épuiser.

Deux aspects essentiels de la personnalité frappent le lecteur de l’œuvre et du Journal, deux pôles contradictoires à première vue : les qualités sensibles et les facultés rationnelles. La vie, l’œuvre, les réflexions traduisent une polarité, une antithèse qui appellent le problème de la synthèse à résoudre entre ce que l’auteur nomme l’« exactitude » et l’« âme », la « violence » et l’« amour » ou encore le « rationalisme » et la « mystique », dans le but d’un dépassement et d’un développement ultérieurs. La hantise de l’androgyne le poursuit dès sa jeunesse ; l’unité dans la duplicité ou la duplicité dans l’un est le fondement même de son exigence esthétique et d’une aspiration éthique ; elle est la structure même de sa personnalité. Musil est l’homme au double visage, l’homme des contrastes, doué d’une ironie subtile, d’une intelligence mobile, analytique et critique ; mais il est aussi un amoureux de l’irrationnel, des choses ambiguës, des situations frontières, des réactions incontrôlées et inavouées de l’être humain, curieux de l’« arrière-plan de l’existence » dont la surface stable n’est pour lui qu’apparence. Il est attiré par l’insolite, par le pouvoir du crime, de la folie, des réactions pathologiques, avide de saisir la réalité dans son bouillonnement créateur. Comme Ulrich, le héros de l’Homme sans qualités, il est l’être protéen aux possibilités multiples, l’artiste dont l’imagination créatrice considère le monde en spectateur, transforme la réalité en fiction, le penseur mystique toujours à la recherche de l’« autre », de ce miroir qui seul pourrait lui donner dans la clarté la révélation de lui-même et le rendre complet. Musil est très cartésien, très latin. Doué d’une sensibilité profonde pour les phénomènes, doublée d’une froide lucidité et d’un pouvoir exceptionnel de démantèlement rationnel, il s’est appelé lui-même le « vivisecteur du xxe s. ». Écrivain infatigable, laborieux, puriste, il rassemble et trie des idées, recrée de nouvelles charnières, corrige plus de vingt fois ses écrits, s’efforçant de préciser son idée, de trouver le mot juste et de cerner l’essentiel.