Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Moyen-Orient (suite)

Les eaux

Les ressources hydrologiques sont essentiellement liées aux reliefs montagneux, chaînes bordières du Taurus et du Zagros ou montagnes du bourrelet méditerranéen. Des premières descendent les réseaux du Tigre et de l’Euphrate, qui conditionnent toute la vie de l’Iraq et dont les régimes, particulièrement instables, expriment l’irrégularité des pluies sur les reliefs montagneux et de la fonte des neiges dans les hauts pays anatolien et iranien.

Les cours d’eau de la façade méditerranéenne du Levant sont, dans l’ensemble, beaucoup plus régulièrement alimentés, en raison des conditions structurales qui font intervenir de puissantes masses calcaires en altitude, où les eaux s’infiltrent avant de réapparaître en grosses sources résurgentes. Il en résulte un type de fleuve qui n’est ni subdésertique ni même méditerranéen normal. Les trois principaux fleuves sont : l’Oronte, qui draine tout le versant intérieur du mont Liban et du djebel Ansarieh avant de gagner la Méditerranée par un ensellement entre l’Amanus et le djebel Akrad (débit moyen : 78,5 m3/s) ; le Līṭānī, qui draine la partie méridionale du Liban (débit : 23 m3/s) ; le Jourdain*, qui draine le fossé longitudinal entre la Palestine et la Transjordanie. L’abondance est relativement forte (Līṭānī : 12,74 l/s/km2). Le coefficient d’écoulement atteint 40 p. 100 pour le Līṭānī. Ce type d’alimentation caractérise également un nombre important de grosses sources donnant naissance à des cours d’eau endoréiques, sur le versant intérieur du bourrelet montagneux, qui nourrissent de belles oasis (rhūṭa ou ghoutas). Tel est notamment le Barada, qui naît tout formé à la base de l’Anti-Liban et arrose la rhūṭa de Damas. Les régimes sont normalement pluviaux, à hautes eaux au cœur de l’hiver, mais plus ou moins influencés par la fonte des neiges et décalés vers le printemps sur les cours supérieurs.


Les genres de vie : nomades et sédentaires


Les éléments humains traditionnels

• Les nomades. Le contraste du désert syrien et de ses marges cultivables du Croissant fertile s’exprime dans l’antagonisme traditionnel des genres de vie. Le désert a été le point d’appui de la progression des grands nomades arabes. Apparus en Syrie bien avant l’islām, les Bédouins n’ont, cependant, totalement dominé le désert, peuplé pendant l’Antiquité d’oasis florissantes (notamment celles de la Palmyrène), qu’après le déclin du califat ‘abbāsside. C’est à l’époque ottomane que s’achève la bédouinisation du désert, partagé d’abord au début des Temps modernes entre des nomades turkmènes, hivernant dans la Djézireh et estivant dans la haute Anatolie orientale (mais dont certains groupes, au xvie s., nomadisent jusqu’à hauteur du mont Liban), et les grandes confédérations bédouines arabes, Chammar et ‘Anaza, hivernant dans le Grand Nufūd d’Arabie et remontant vers le nord en été. À la fin du xviiie s., profitant de la dislocation des tribus turkmènes par les sultans ottomans, les Chammar remontent vers les marges septentrionales du désert et poussent leurs parcours jusqu’en Djézireh, achevant ainsi l’arabisation du désert syrien. La bédouinisation progresse sur les marges cultivables jusque vers le milieu du xixe s., où se situe sans doute son point culminant. Les nomades recouvrent alors la plus grande partie de la Palestine et des dépressions longitudinales de la Syrie intérieure, Bekaa et Rhāb, la totalité de la Djézireh et presque toute la Mésopotamie, où la vie sédentaire est réduite à des noyaux isolés égrenés le long des fleuves.

• Les paysans montagnards. Face au désert bédouinisé, c’est dans les massifs montagneux, où ne pouvaient se naturaliser, avec leurs dromadaires souffrant du froid en hiver, les nomades arabes, que s’est maintenu l’essentiel de la vie sédentaire. Les bourrelets montagneux littoraux, mont Liban et djebel Ansarieh, fortement boisés et peu occupés pendant l’Antiquité et encore pendant le haut Moyen Âge, ont vu s’accumuler peu à peu des minorités chrétiennes ou des sectes hétérodoxes musulmanes, qui ont pu proliférer dans ces montagnes refuges et y préserver leur identité culturelle à l’écart des centres urbains diffusant l’orthodoxie sunnite : maronites et Druzes dans la montagne libanaise ; ‘alawītes et ismaéliens dans le djebel Ansarieh. La culture pluviale des céréales et l’arboriculture de type méditerranéen y ont fourni les bases de la subsistance. C’est là que s’est fixé, en milieu montagnard, le centre de gravité de la population, aux dépens des plaines et des dépressions intérieures à agriculture irriguée qui le retenaient dans l’Antiquité. D’autres massifs, isolés aux confins du désert, ont vu de même essaimer et s’implanter des minorités religieuses : Druzes dans le djebel Druze, Yazīdis dans le djebel Sindjār. Et, par ailleurs, des reliefs montagneux de l’intérieur ont pu conserver, sans transformation humaine, des noyaux sédentaires intacts, c’est, par exemple, le cas des chaînons du Qalamūn, accolés à l’Anti-Liban, où se sont maintenus des villages chrétiens de langue araméenne.

• Foyers irrigués et plaines sèches. Un autre élément de résistance a été constitué, en plaine, par les grandes oasis de l’intérieur, les rhūṭa. La permanence humaine y est attestée par celle des coutumiers d’irrigation, qui sont largement préislamiques. En fait, seules les plus importantes, et avant tout Damas, protégées des destructions par leur masse même, ont pu traverser sans trop de dommages les siècles de régression. La plupart des petites oasis du désert, telles celles de la Palmyrène, étaient au début de ce siècle sous la domination absolue des nomades et faisaient figure de bases caravanières beaucoup plus que de centres agricoles. Dans la Mésopotamie entière, la surface irriguée était évaluée à moins de 400 000 ha au début du xxe s.

La culture pluviale des céréales dans les steppes marginales, enfin, avait considérablement reculé jusqu’à l’aube de la période contemporaine. C’est seulement autour des centres urbains de la Syrie intérieure, Alep, Homs et Ḥamā, que des auréoles étendues de campagnes cultivées avaient pu se maintenir, sous la domination foncière et sociale des villes, en un paysage de gros villages tassés, à champs ouverts et assolés en exploitation communautaire (système muchā‘a).