Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Arabes (suite)

Cette même koïnê coranique nous fournit d’une façon vivante l’ensemble du système des désinences flexionnelles, soit courtes, soit longues ; l’emploi de celles-ci aboutit non seulement à fixer la fonction du terme dans l’ensemble de la phrase, mais aussi à renseigner sur le nombre et parfois le genre ; il s’agit donc de bien autre chose que de simples flexions de cas : ainsi, muslimun (un musulman) désigne un nominatif indéterminé masculin singulier, opposé à muslimūna (des musulmans), nominatif indéterminé masculin pluriel ; certaines de ces désinences sont communes aux schèmes nominaux et aux verbes.

La notion de genre dans la koïnê en cause est loin de se réduire à une simple opposition entre le masculin et le féminin ; à tout moment se traduisent des incertitudes, un laxisme qui réfère à un mode de pensée non dégagée de la confusion persistante entre l’animé et l’inanimé, entre le faste et le néfaste, encore dominé par des considérations liées à la vie même de l’homme en face d’un univers qui s’oppose ou se refuse. Cette notion, au surplus — ce qui achève d’en marquer la complexité —, interfère sur plus d’un point avec la notion de nombre. Celui-ci est senti comme une opposition entre l’unité et l’individu, d’une part, le duel, la pluralité et le collectif, d’autre part ; le jeu des désinences flexionnelles permet, dans la majorité des cas, de traduire cette opposition par un accord ; la koïnê coranique montre combien s’est généralisé l’emploi des pluriels dits brisés, obtenus par l’emploi de formantes internes ou externes ; par là se confirme, si tant est que cela soit nécessaire, la parenté de l’idiome avec le sudarabique.

Dans le système purement verbal, même archaïsme, même maintien des principes fonctionnels que dans l’ensemble du sémitique, avec conservation, toutefois, de modes ailleurs disparus ou en voie de disparition. La koïnê atteste d’une façon catégorique une sous-jacence de la valeur verbale commune à toute la famille ; primitivement, le verbe énonce l’état du déroulement de l’action ; c’est secondairement et par suite d’une évolution qu’il exprime la notion de temps situé, passé, présent et futur ; de là l’appellation d’accompli et d’inaccompli retenue par les arabisants pour classer les modes. En outre, la koïnê énonce la diversité des nuances et des valeurs prises par le système des formes verbales par rapport à la signification d’une forme fondamentale, tels l’intensif, le factitif et le réfléchi ; l’usage de quelques formantes suffit à créer cette diversité. Dans ce système verbal ne tentons pas de retrouver essentiellement notre notion de transitivité ou d’intransitivité ; c’est en effet plutôt vers l’idée d’état, de qualité ou d’action que se tourne le système. L’existence d’une dérivation verbale permet au locuteur de nuancer l’action exprimée par le verbe, d’une nuance parfois désespérante pour le traducteur.

Deux types de phrases existent dans la koïnê : la phrase nominale et la phrase verbale ; la première énonce un postulat, une constatation objective et atemporelle ; la seconde exprime un état, une action en cours. Les accords se font selon des tendances — plutôt que selon des règles —, justifiées par le jeu d’associations mentales.

Le Coran ne nous offre qu’une image fragmentaire de la vie et de la mentalité arabes au début du viie s. ; fait remarquable par exemple, le lexique des nomades chameliers y est peu représenté. En revanche sont d’un usage constant quelques emprunts à l’hébreu ou à l’araméen, voire au latin, comme ṣalāt (prière), zakāt (dîme) et ṣirāt (voie droite) ; il est vrai qu’il s’agit là de termes propres à la Loi de l’islām. Limités en nombre sont les termes purement abstraits ; ils réfèrent en général aux qualités ou aux défauts de l’homme, à la précellence de la divinité ; ils appartiennent rarement au domaine des abstractions pures. Dans cette koïnê coranique, la phrase atteste une extraordinaire capacité d’évolution ; dès cette période héroïque se dessine le sens dans lequel celle-ci s’effectuera.


La prose rimée

De nombreuses données attestent que, dès le vie s., la koïnê arabe est l’instrument dévolu à l’expression du sacré et de la sapience. Pour souligner le caractère solennel du discours s’est généralisé l’emploi d’une prose rimée et rythmée dite sadj‘. Ce mode d’expression semble bien avoir été le point de départ de la poésie métrique et prosodique. Cette prose se caractérise par la séquence d’unités rythmiques de cinq à dix syllabes ou plus, terminées par une clausule ; ces unités sont groupées par séries sur une même rime, en sorte que la clausule rimée constitue l’élément essentiel d’un ensemble.


Prosodie et métrique

Dès le vie s., le poète a disposé d’un instrument d’une rare qualité. Pour en étudier toutefois la structure, nous disposons seulement d’œuvres colligées à partir de la fin du viiie s. Compte tenu cependant du respect voué à ces œuvres, aux règles qui les inspiraient, aux permanences de la vie intellectuelle du monde nomade, nous sommes en droit d’y découvrir un reflet exact d’un lointain passé.

La poésie arabe est fondée à la fois sur la « quantité » syllabique et sur l’existence d’un accent prosodique ; le vers se divise en deux hémistiches comprenant de deux à quatre pieds, ce terme désignant un ensemble de trois à cinq syllabes où alternent des temps forts et des temps faibles ; les premiers tombent en général sur des syllabes longues, et l’art du poète consiste, autant qu’il est possible, à faire coïncider ce temps fort avec l’accent tonique du mot ; les syllabes brèves, correspondant en général à des temps faibles, sont sujettes à élisions ou à contractions ; en fin d’hémistiche, un pied peut subir une apocope. Le vers se termine sur une rime souvent très riche qui se maintient, unique, dans toute la pièce. À l’époque archaïque, le nombre des mètres est encore limité ; cinq, semble-t-il, sont seuls en usage chez les nomades ; chez les sédentaires de Ḥīra et du Hedjaz s’en ajoutent sept autres, surtout employés dans des pièces lyriques ou bachiques, destinées à être chantées. Plus tard, cette métrique se diversifiera, et le nombre des mètres sera porté à seize. Prosodie et métrique ont fait l’objet d’études approfondies à Bassora, et le grammairien al-Khalīl ibn Aḥmad († 786) en a défini la structure et les règles. Fait étrange : les métriciens iraqiens ont ignoré l’existence de l’accent prosodique et ont méconnu, dans leur système, l’importance de la syllabe isolée, ce qui a conduit à des exposés uniquement descriptifs et fort compliqués.