Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

Morte (manuscrits de la mer) (suite)

Pour ce qui concerne les livres du Nouveau Testament, on sait maintenant, grâce aux découvertes de Qumrān, que l’hébreu, au ier s. de notre ère, était d’un emploi plus courant qu’on ne le pensait d’abord. Ce qui peut amener à poser dans un tout autre éclairage le problème de la langue des Évangiles et des documents qui les ont précédés. De même, les poèmes du Nouveau Testament : le Benedictus, le Magnificat, le Notre Père... s’éclairent à la lumière des procédés poétiques utilisés à Qumrān. Et nombre de termes théologiques peuvent être définis avec une précision supérieure si l’on tient compte de leur emploi dans les documents de Qumrān.


Qumrān et les origines chrétiennes

Les écrits de Qumrān sont, pour l’historien des origines chrétiennes, d’un intérêt exceptionnel. En nous faisant mieux connaître le milieu où a vécu Jésus de Nazareth, ils nous permettent d’apprécier plus exactement ce que le christianisme doit à son entourage, dans quelles mesures il a emprunté, approuvé, rectifié, développé, modifié, refusé les idées courantes autour de lui.

Toutefois, avant de comparer ces documents et ceux du christianisme primitif, on doit bien prendre garde au fait que les uns comme les autres s’enracinent dans la substance de l’Ancien Testament. Donc, chaque fois que les uns ou les autres subissent l’influence de l’Ancien Testament, aucune comparaison valable ne peut plus être établie entre eux : cette comparaison n’est possible que si les uns et les autres modifient leur source commune. Ainsi, l’on doit attacher une grande importance au fait que l’essénisme et le christianisme s’accordent à répudier le divorce et la polygamie, qui sont explicitement permis par la loi juive.

En tenant compte de ces indispensables précisions, voici le bilan provisoire que l’on peut établir actuellement.
— Une réelle parenté de vocabulaire montre que le Nouveau Testament et les documents de Qumrān ont été rédigés dans le même milieu palestinien, à des époques assez voisines.
— Une certaine influence littéraire ne se manifeste guère que chez saint Jean, qui utilise, comme à Qumrān, les thèmes de la « lumière » et des « ténèbres » et qui adopte un certain nombre de formules qumraniennes.
— Plusieurs comportements pratiques supposent une réelle imitation de l’essénisme par le christianisme, par exemple le refus des serments, l’interdiction du divorce et de la polygamie, l’équipement de voyage réduit à un simple bâton, la mise en commun de tous les biens, la préférence donnée à la continence sur le mariage, les fonctions semblables attribuées au « surveillant » (mebaqqer = episkopos).
— Sur d’autres points, une similitude apparente cache en réalité des divergences profondes : les ablutions prévues par l’Ancien Testament et devenues à Qumrān « baptêmes » quotidiens ne possèdent nullement la valeur décisive du baptême chrétien, qui d’ailleurs n’est reçu qu’une fois ; le repas communautaire de Qumrān n’a qu’un lointain rapport avec la Cène eucharistique du Christ ; le royaume de Dieu n’est presque jamais mentionné à Qumrān, où il est remplacé par le royaume d’Israël, alors que dans l’Évangile il tient une place primordiale ; le culte du Temple est délaissé par les gens de Qumrān et par les chrétiens, mais les premiers rêvent de le restaurer dans toute sa pureté, alors que les seconds le déclarent périmé.
— Ailleurs, les divergences entre Qumrān et le christianisme atteignent la proportion d’une opposition radicale : les impuretés légales sont à Qumrān une véritable obsession, alors que Jésus affranchit ses disciples de toutes ces observances rituelles ; au lieu de se passionner pour l’ascendance légitime des grands prêtres, Jésus institue un autre sacerdoce, qui n’est pas héréditaire ; au lieu de multiplier les préceptes qui assureront une observation parfaite du sabbat, Jésus se proclame « le maître du sabbat », que les premiers chrétiens remplaceront par le dimanche ; au lieu de prévoir le triomphe de Jérusalem sur tous les peuples du monde, Jésus prédit sa destruction par les armées romaines ; au lieu de ne considérer comme fils de Dieu que les seuls membres de la communauté, l’Évangile ouvre l’Église aux païens « venus de l’Orient et de l’Occident » ; au lieu de prêcher la haine et le massacre des ennemis, Jésus ordonne de les aimer et de leur faire du bien.
— Surtout, les points essentiels de la révélation chrétienne sont inconnus à Qumrān comme dans l’Ancien Testament, et ils sont inconciliables avec la pensée juive ou qumranienne : il en est ainsi, par exemple, pour la filiation divine de Jésus, pour son œuvre rédemptrice : ces données n’y sont même pas soupçonnées, et elles auraient même paru odieusement blasphématoires aux gens de Qumrān, plus encore qu’aux autres juifs.

Si les « esséniens » de Qumrān n’avaient pas existé, l’essentiel du christianisme n’aurait pas été modifié, mais diverses attitudes concrètes auraient pu être différentes, et surtout la pensée chrétienne se serait, sans doute en plusieurs points, exprimée d’une autre façon.

J. C.

➙ Bible / Hébreux / Jean-Baptiste / Jésus / Testament (Ancien et Nouveau).

 M. Burrows, The Dead Sea Scrolls (New York, 1955 ; trad. fr. les Manuscrits de la mer Morte, Laffont, 1956) ; More Light on the Dead Sea Scrolls (New York, 1958 ; trad. fr. Lumières nouvelles sur les manuscrits de la mer Morte, Laffont, 1959). / J. Carmignac, le Docteur de justice et Jésus-Christ (Éd. de l’Orante, 1957). / J. T. Milik, Dix Ans de découvertes dans le désert de Juda (Éd. du Cerf, 1957). / A. Dupont-Sommer, les Écrits esséniens découverts près de la mer Morte (Payot, 1959 ; 3e éd., 1968). / J. Carmignac et coll., les Textes de Qumrān traduits et annotés (Letouzey, 1961-1963 ; 2 vol. parus). / E. M. Laperrousaz, les Manuscrits de la mer Morte (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1961 ; 4e éd., 1972). / R. de Vaux, l’Archéologie et les manuscrits de la mer Morte (Londres, 1961) ; Bible et Orient (Éd. du Cerf, 1967). / J. Trever, The Untold Story of Qumrān (Westwood, N. J., 1965). / H. Braun, Qumrān und das Neue Testament (Tübingen, 1966 ; 2 vol.). / W. S. LaSor, The Dead Sea Scrolls and the New Testament (Grand Rapids, Mich., 1972).