Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Morgan (Lewis Henry) (suite)

Plus importante, la distinction autour de laquelle s’articulent les autres est une périodisation discontinue, dite « ethnique ». Chaque période, spécifiée par des critères technologiques et initialement marquée par une invention, « représente un état distinct de la société caractérisé par le mode de vie qui lui est propre ». Elle suit le développement des arts de subsistance.

Reprenant les termes de la division tripartite d’Adam Ferguson (Essay on the History of Civil Society, 1767), Morgan fournit un schéma de l’évolution humaine en trois grandes phases qui se différencient elles-mêmes en trois sous-périodes : 1o sauvagerie ancienne (langage articulé), moyenne (feu, hache, lance), récente (arc et flèche) ; 2o barbarie ancienne (production de la poterie), moyenne (domestication des animaux dans l’hémisphère oriental, agriculture irriguée et usage de la brique de construction dans l’hémisphère occidental), récente (métallurgie) ; 3o civilisation ancienne (écriture), moyenne (poudre, boussole, papier, imprimerie), récente (vapeur, électricité, idée d’évolution).

À cette classification à la fois diachronique et synchronique (car Morgan range des groupes ethniques vivant au xixe s. sous la plupart de ces étiquettes) correspond une hiérarchisation des cultures (un tel mode de classement est aujourd’hui abandonné).

Après cela, Morgan procède à l’examen de l’idée de gouvernement. L’une des thèses centrales, à laquelle il consacre la part la plus large de la Société archaïque, est celle qui a trait à la précession de l’organisation tribale ou « gentilice » sur la famille. La gens est définie comme « un ensemble de consanguins descendant d’un ancêtre commun, se distinguant par le nom de leur gens et unis par les liens du sang ». Si les recherches d’histoire et d’anthropologie politique ont rendu caduque l’idée d’un gouvernement comprenant d’abord un pouvoir (conseil de chefs élus par la gens), puis deux (conseil de chefs et commandement militaire), puis trois (les deux précédents plus l’assemblée du peuple) ; si R. H. Lowie a pu adresser à Morgan le grief d’avoir omis de parler des associations volontaires, militaire par exemple, qui dominaient la vie sociale des Indiens organisés par ailleurs en phratries, d’avoir affirmé que la monarchie était incompatible avec un système de clan, on doit cependant lui savoir gré de son analyse ethnopolitique de la ligue des Iroquois, saisie avant que les institutions ne se dissolvent tout à fait.


Mutations de la famille et systèmes de parenté

De la même manière que sont découpés des stades progressifs dans l’organisation sociale, sont dessinés des paliers d’évolution de la famille. Cette évolution se produit en cinq étapes successives caractérisées chacune par des institutions matrimoniales particulières. Au début prédomine le commerce sexuel sans entraves ni réglementations : la promiscuité primitive, pouvant cependant donner lieu à des unions temporaires. De là vont naître la famille consanguine, où la promiscuité sexuelle règne entre frères et sœurs et membres d’une même génération, mais exclut les parents et enfants, puis la famille punaluenne, issue du mariage collectif d’un groupe d’hommes avec un groupe de femmes, l’un des groupes seulement étant constitué de germains ou de collatéraux ; l’union entre frères et sœurs est interdite. Survient ensuite la famille appariée ou syndyasmique, fondée sur le mariage unissant un seul couple dans une maison où cohabitent plusieurs familles. L’union peut être temporaire, mais la présence des enfants tend à lui donner une certaine permanence. La famille patriarcale se développe dans la période récente de la barbarie et le début de la civilisation ; elle se caractérise par l’« assujettissement au père d’un certain nombre de personnes, libres ou serves, organisées en famille, en vue de l’exploitation des terres et de l’élevage du troupeau ». La dernière étape est celle de la famille monogamique avec résidence conjugale, telle que la connaît l’Occident et à laquelle correspond le système de parenté descriptif, tandis que le système classificatoire (malais, puis touranien) couvre les quatre premiers types de famille et se développe avec un décalage temporel par rapport aux mutations de la famille.

Les systèmes malais et touranien, les familles consanguine et punaluenne, apparaissent comme des constructions arbitraires sans répondant adéquat dans le réel ; aussi ces familles ont-elles été frappées d’invalidation, en même temps qu’a été invertie la séquence organisation tribale — organisation familiale.

Cependant, les aspects dépassés et les erreurs de Morgan sont compensés par la clarification du concept d’exogamie, le rejet de l’importance accordée par J. F. McLennan à la polyandrie, la description précise de nombreuses nomenclatures de parenté, dont les systèmes devenus célèbres des types « Omaha » et « Crow ».

C’est ainsi à son étude des systèmes de parenté bien plus qu’à son tableau de l’évolution humaine que Morgan doit d’être considéré comme l’un des pères de l’anthropologie moderne. L’on admire moins en lui le philosophe des institutions que l’observateur des coutumes iroquoises et l’interprète des Systems of Consanguinity and Affinity of the Human Family. Quelles que soient les différences reconnues actuellement entre la terminologie de parenté et la signification des relations de parenté dont Morgan postulait la coïncidence, son mérite demeure d’avoir distingué les terminologies classificatoires des descriptives, et d’avoir élaboré toute une problématique à ce propos.


Retentissements d’une pensée audacieuse

On a reproché à Morgan bien des extrapolations abusives, des dogmatismes et la déformation de certains faits qu’il contraint à entrer dans ses moules théoriques. Il apparaît paradoxal aussi que, malgré sa prétention à peindre une vaste fresque historico-évolutive, il ait négligé le passé historique des civilisations sans écriture, et que, dans sa recherche des éléments essentiels des cultures primitives, il ait accordé si peu de place (même chez les Aztèques) aux représentations mythiques et aux comportements magico-religieux qui se lient pourtant très étroitement aux phénomènes technologiques et aux institutions telles que le gouvernement, la famille et la propriété, servant d’axes à sa réflexion. Certes, beaucoup de ses généralisations et simplifications reflètent les préjugés de l’époque, le renouveau de l’histoire grecque et romaine, l’insuffisante diffusion de données déjà scientifiquement établies (ainsi, il classe les horticulteurs polynésiens parmi les groupes aussi primitifs que les chasseurs australiens), mais en est-il autrement des travaux de notre siècle ?