Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

monachisme (suite)

Esprit d’absolu

Moine, ou monachus, vient de monos. Moins pour le fait qu’il vivrait seul, en ermite — puisque, dès les origines et partout, la plupart des moines ont vécu en commun —, que pour la rigueur avec laquelle on le voit chercher Dieu seul : « Soli Deo placere cupiens. » (V. Bénédictins.)

Mais aussitôt jaillit le paradoxe : si Dieu est l’Absolu, sa recherche ne peut être qu’absolue. Avec Dieu, par définition, c’est le tout ou rien. On ne saurait donc admettre (comme l’ont fait tant de sectes plus ou moins gnostiques) que la religion soit à deux étages, comme si une petite élite seulement était appelée à la perfection de l’union à Dieu, tandis que, pour la grande masse, il suffirait d’un minimum de morale et de pratiques religieuses. Le christianisme confirme que le seul commandement est d’aimer Dieu « de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces ». C’est la plus haute perfection, demandée à tous, aux laïques non moins qu’aux prêtres, aux chrétiens du monde autant qu’aux moines.

Il se trouve bien dans l’Évangile des conseils de perfection : distribuer tous ses biens aux pauvres (Matthieu, xix, 21), renoncer au mariage (Matthieu, xix, 12). Mais de tels conseils sont laissés à la discrétion de chacun. C’est qu’ils ne portent pas sur le précepte de la perfection, qui s’adresse à tout le monde, mais sur une voie plus abrupte pour y atteindre. Dans son impatience d’absolu, le moine est celui qui ne se contente pas de le viser lointainement, mais choisit d’y entrer sans plus attendre — autant qu’il est possible dans la relativité de l’ici-bas — en prenant la voie elle-même « parfaite » ou absolue conseillée par le Christ ou par saint Paul (Corinthiens, i, 7). Et, mutatis mutandis, il en va de même du « moine » bouddhiste ou du soufi musulman.

D’où la situation « parallèle » du monachisme. Ce n’est pas un degré dans la hiérarchie classique : évêque, prêtre, laïque. Ce n’est pas non plus un brevet de sainteté ; car celle-ci provient uniquement de la charité : s’il l’emporte sur ce point, tout laïque précédera au royaume de Dieu le moine qui a le plus renoncé au monde. Le monachisme cherche seulement l’« unique nécessaire » par des moyens spéciaux.

De là vient aussi que, malgré les ressemblances évidentes, le monachisme diffère profondément suivant qu’il relève de telle ou telle religion. Les observances peuvent être semblables ; mais ce qui donne valeur propre à un moyen, c’est son ordonnance à telle fin. Chaque religion ayant son but distinctif, celui-ci donne valeur tout à fait différente à des moyens qui pourraient sembler matériellement identiques, par exemple le jeûne.


Ascèse et mystique

Ainsi donc, la mystique, l’union à Dieu, est première, même si les renoncements prennent une grande place dans la spiritualité monastique.

Ils ont fini par se cristalliser dans la triple « profession » de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Car, pour se donner tout à Dieu, il faut se libérer de la richesse, de l’éros et de la volonté de puissance, où Walter Dirks discerne, non sans raison, « trois fondements de la vie et de l’histoire, trois démons destructeurs, trois réalités humaines fondamentales, et trois fois deux possibilités d’aliénation : par le luxe et la misère, par la luxure et son acceptation passive, par la domination et l’esclavage » (la Réponse des moines, 1952). Et ce qu’il pourrait y avoir d’illusion stoïcienne dans la recherche de maîtrise de soi et d’autonomie par rapport au monde des richesses ou des passions se trouve corrigé par l’obéissance.

Bien plus encore, si le moine s’engage dans une « conversion permanente », ce n’est pas dans un but de progrès moral dont il pourrait se prévaloir. Cette ascèse est en elle-même « mystique » puisqu’elle consiste à « suivre le Christ » de plus près dans la « voix royale de la Croix » et en union avec lui. Une autre façon de signifier la même valeur mystique de l’ascèse a été de comparer la profession à un nouveau baptême. Non qu’il n’y ait jamais de second baptême, pas plus que de perfection autre que la seule perfection de l’amour : mais on voulait dire que la profession monastique venait accomplir les vœux du baptême et qu’elle était dans la même ligne de conversion exigée de tout baptisé (Marc, i, 15 ; Actes des Apôtres, ii, 38).


Fuite du monde et charité

Il faut pareillement éviter de réduire la recherche de solitude au « mépris du monde », qui serait en effet discutable. Il ne serait pas chrétien, mais manichéen (et bouddhiste, peut-être aussi ?), de considérer la création comme irrémédiablement mauvaise. En renonçant aux biens de ce monde, au mariage, à l’indépendance, le moine sait qu’il sacrifie les valeurs les plus hautes, pour affirmer précisément que Dieu vaut qu’on le préfère à tout. Car, auprès de l’Absolu, l’âme devient si vaste que tout le reste découvre ses étroites limites (v. Bénédictins, la vision cosmique qui couronne la vie de saint Benoît de Nursie).

Le moine, qui plus est, ne fuit pas tant le monde qu’il suit le Christ. Pour racheter le monde, celui-ci est sorti « hors de la ville » jusqu’au désert de Golgotha. « Ainsi donc, poursuit l’Épître aux Hébreux, pour aller à lui, sortons hors du monde, en portant son opprobre » (xiii, 13-14).

S’il y a des moines qui se condamnent à l’errance continuelle, c’est comme le Christ, qui n’avait pas où reposer sa tête, et comme Abraham, Isaac, Jacob ou Moïse, à la recherche de la seule cité qui demeure, parce qu’elle est éternelle (Hébreux, xi). Et si, dès l’origine, le monachisme chercha le désert, c’est encore à l’image du Christ, en suite du baptême. Les tentations trop célèbres d’Antoine* reproduisent, avec seulement un luxe d’images très oriental, celles du Christ, et pour la même raison : les moyens ordinaires par l’intermédiaire desquels, d’habitude, le démon nous attire — biens de la terre, ambition, prestige d’une efficacité miraculeuse — étant neutralisés par la pauvreté, l’obéissance et la vie cachée, le diable en est réduit à jouer sa dernière carte en assiégeant lui-même le moine, à visage découvert cette fois. Même s’il ne prend pas nécessairement un aspect mythique, l’affrontement avec les puissances du mal est dans la logique du monachisme.

Associée à l’œuvre rédemptrice du Christ, comment l’apparente fuite du monde ne serait-elle pas en réalité pour le moine la preuve du meilleur amour de ce monde : celui qui donne sa vie à sauver ce qu’il aime ? L’absolu qu’il met à observer le premier commandement, qui est amour de Dieu, le moine le met aussi à aimer son prochain.