Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Moghols (Grands) (suite)

Un autre problème important est celui du niveau de vie des masses indiennes. L’opulence n’était-elle le fait que de la cour d’Āgrā ou d’une aristocratie en grande partie urbaine ou bien avait-elle des retombées positives sur l’ensemble de la population ? Il faut se garder d’un tableau par trop rose. Des observateurs comme sir Thomas Roe (v. 1581-1644) ont, des l’époque moghole, parlé de « l’abjecte pauvreté des masses ». De 1630 à 1632, le Deccan et le Gujerat furent frappés par une terrible famine qui les laissa exsangues et diminués économiquement pour longtemps. De plus, la révolution démographique (baisse spectaculaire de la mortalité due aux famines) amorcée en France dès la fin du règne de Louis XV n’a pas eu lieu en Inde. Les aléas climatiques de la mousson ne peuvent entièrement expliquer cette carence. Néanmoins, on ne doit pas non plus dresser un tableau par trop noir. On peut, en effet, estimer que, dans un contexte économique et social différent, le niveau de vie moyen des Indiens sous les Moghols était à peu près comparable à celui des Européens. Ce n’est qu’au xixe s. que devait survenir le grand décrochage économique et social générateur du sous-développement.

Apparemment limitée, l’influence moghole n’en a pas moins existé. Elle est évidente dans le domaine politique, mais la vie de tous les jours, elle-même, fut affectée : ainsi les changements dans la façon de s’habiller ou le développement de l’usage du vin et des liqueurs. La Cour moghole, au luxe inimaginable et que l’austérité d’Awrangzīb ne put réduire que partiellement, s’avéra vite être un véritable pont culturel entre le monde persan et le monde hindou. C’était après des siècles une réédition, sur des bases nouvelles, de l’œuvre d’Alexandre.

L’influence persane dans l’architecture, la littérature et les conceptions religieuses fut grande, mais elle ne fut pas exclusive. L’architecture traditionnelle n’en souffrit pas, et, paradoxalement, la culture hindoue dans l’Inde du Nord connut une véritable renaissance. Ainsi, Bénarès, dont la fonction culturelle et religieuse ne fut jamais contestée, connut-elle une véritable renaissance. Les destructions de temples hindous sous Chāh Djāhān (1628-1658) et Awrangzīb (1658-1707) ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt. Pour regrettables qu’elles aient été, elles ne peuvent dissimuler une véritable et remarquable renaissance hindoue aux xviie et xviiie s. Enfin, il y eut des essais de synthèse, dont le sikhisme est peut-être le meilleur exemple : détourné de sa vocation primitive par l’intolérance militante d’Awrangzīb, le sikhisme n’en avait pas moins, au départ, essayé d’unir ce qu’il y avait de meilleur dans l’hindouisme et l’islām.

Quelle est dès lors la place de l’Empire moghol dans l’histoire et, en premier lieu, pourquoi celui-ci a-t-il connu après 1712 (mort du successeur d’Awrangzīb, Bahādur Chāh Ier) la décadence que l’on connaît ? Certaines causes (immensité et hétérogénéité de l’Empire, rôle trop important de la personnalité de chaque empereur, antagonismes religieux, usure du pouvoir...) sont trop générales pour avoir une valeur spécifique. D’autres, par contre, doivent être mises en valeur, car elles sont plus éclairantes : les débuts de l’implantation européenne ont fait du xvie s. indien un véritable tournant dans l’histoire du sous-continent ; les structures politiques et économiques n’étaient alors ni assez anciennes ni assez solides ; l’Empire moghol n’a pas compris l’intérêt ou plutôt la nécessité vitale, à partir du xviiie s., d’acquérir la puissance maritime, alors que l’Inde était particulièrement bien placée dans ce domaine.

Peut-être l’explication fondamentale doit-elle être cherchée ailleurs. Venu trop tard ou trop tôt, l’Empire moghol n’est-il pas anachronique ? En fait, les Moghols eurent le redoutable privilège de dominer l’Inde à une époque où le monde était en pleine mutation. Du monde féodal à la société moderne, le fossé était immense. Les Moghols ne purent le combler, et leur empire a pu donner l’impression de désadaptation : stade ultime d’un certain système féodal, il n’a pu complètement faire entrer l’Inde dans le monde moderne. Fut-il finalement une charnière historique ou un verrou ? Il est difficile de se prononcer. Incapables de faire entrer l’Inde dans l’histoire moderne du point de vue économique, les Moghols n’ont-ils pas, néanmoins, préparé la voie à la domination britannique ? Le rouleau compresseur moghol préparant la Pax britannica, pourquoi pas ? Le pandit J. Nehru ne fut-il pas lui-même qualifié de Grand Moghol ? Ce serait finalement une définition louangeuse de l’œuvre de la dynastie fondée par Bābur.


Deux grands empereurs moghols


Akbar (Umarkot 1542 - Āgrā 1605)

À la mort de son père Humāyūn, en 1556, Akbar n’avait que treize ans, et la situation n’était guère satisfaisante. La domination moghole était fragile et limitée. Akbar et son énergique précepteur Bayram Khān l’établirent durablement en battant l’hindou Hīmū à Pānīpat en novembre 1556.

Souverain à part entière théoriquement, le jeune Akbar voyait en fait son pouvoir limité par l’influence de son précepteur et celle du « harem », sa mère et sa nourrice notamment.

Il lui fallut donc procéder en deux temps : en 1560, écarter Bayram Khān, qui fut assassiné en 1561 par un Afghan, et ensuite se libérer de l’influence du harem, qu’il subira encore plusieurs années. Ce n’est qu’après 1561 que commence le règne personnel d’Akbar, qui, par bien des points, peut être comparé à celui d’Henri IV. Deux aspects doivent en être distingués.

• L’extension et la défense de l’Empire. De 1562 à 1605, Akbar, dont l’empire initial était bien étriqué, fut amené à l’étoffer. Le Malvā fut la première victime. Le seul vrai danger militaire hindou pour Akbar, les Rājpūts, fut vaincu par la force et par la diplomatie. Ce qui lui permit d’autres annexions en toute sécurité : Gujerat à partir de 1572, qui présentait un double intérêt économique (riche région et ouverture maritime sur le monde extérieur) ; Bengale à partir de 1576 ; une partie de l’Orissa en 1592.

• La frontière du Nord-Est, elle devait être assurée par les annexions du Cachemire (1586), du Sind (1591) et du Baloutchistan (1594), qui permirent de contenir les trop entreprenants Ouzbeks.