Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

modèle (suite)

Problèmes de validité, épistémologie de la méthode

Les erreurs possibles appartiennent à quatre types :

• le choix des paramètres du sujet qui seront représentés dans le modèle et de la fonction de transduction qui doit, dans l’immense majorité des cas, s’interposer entre le phénomène et sa représentation ;

• le choix de la structure du système modèle réputée homomorphe à celle du système sujet ;

• le choix des opérateurs lorsque ceux-ci seront distincts de la structure du modèle, par exemple dans les modèles dialectiques ;

• le choix, pour les modèles physiques, de la matière à partir de laquelle ils seront construits, tout changement d’environnement risquant d’engendrer un mode de fonctionnement imprévu.

Il n’existe pas de méthode confirmant l’adéquation certaine d’un modèle à son sujet. Le succès même de son emploi ne peut constituer une preuve, toute vérité ne postulant pas l’exactitude de ses prémices. On peut retenir cependant quelques critères de validité probable d’un modèle.

• Utilité. Les modèles utiles sont souvent les moins ambitieux et les seuls efficaces. Pour un observateur comme Tycho Brahe, la cosmogonie de Ptolémée est certes plus utile que la mécanique relativiste. Il est probable que personne n’a jamais cru à la « réalité » des épicycloïdes, mais l’outil s’est montré précieux pendant des siècles. L’affaire Galilée tourne tout entière sur la réalité du modèle qu’il proposait.

• Simplicité maximale. « L’hypothèse microbienne est la plus simple qui rende compte de l’ensemble des expériences de monsieur Pasteur. » C’est le grand principe d’économie, de parcimonie ou de simplicité (Guillaume d’Occam, Galilée, Leibniz, Morgan).

• Universalité. C’est un autre aspect du principe de simplicité dans la mesure où le même modèle décrit le plus grand nombre possible de phénomènes.

• Non-contradiction. La notion de complémentarité a fortement affaibli ce critère, au moins momentanément.

• Fécondité. C’est là une des propriétés fondamentales que l’on doit exiger d’un modèle. Un modèle est heureux dans la mesure où il présente des possibilités d’extrapolation.

• Convergence. La probabilité de validité d’un modèle croît avec le nombre d’expériences indépendantes qui le confirment. Le nombre d’Avogadro peut être confirmé par plus de huit procédures étrangères entre elles. Toute nouvelle expérience corroborant la validité de la théorie de la relativité est encore saluée comme une victoire de ce mode de représentation de l’Univers. La primauté de la démarche expérimentale se manifeste ici ; c’est la procédure royale de la connaissance. De ce fait, il ne faut pas se dissimuler que toute contre-expérience peut lézarder en une seule fois le corps entier de l’édifice d’une doctrine bien assurée, aussi vaste soit-il.

• Inadéquation partielle. Tout modèle qui rend parfaitement compte de toutes les propriétés de son objet doit être suspect par cela même. En admettant qu’un tel modèle existe, cela signifierait qu’aucun facteur inconnu n’agirait sur cet objet et qu’on aurait atteint ainsi les limites de la connaissance. Il est fondamental de se réserver en toute circonstance la « dimension de l’erreur possible » (Ferdinand Gonseth).

Il apparaît ainsi que toute connaissance humaine relative au monde qui entoure le sujet connaissant, qu’il s’agisse du monde matériel ou de celui des idées, n’est et ne peut être qu’une connaissance par élaboration de modèles dialectiques ou physiques.


Les aberrations, connaissance et mythe

Transgresser les exigences de l’épistémologie de la méthode conduit aux pires aberrations. De tels glissements se produisent par extension abusive du domaine de validité, par insuffisance de contrôle expérimental, par extension abusive des propriétés d’universalité, mais aussi par méconnaissance de l’« effet de système », ce dernier correspondant aux contraintes réciproques que s’imposent un système et les mécanismes qui le composent.


Extension abusive du domaine de validité

C’est la méconnaissance consciente ou non de la non-identité du sujet et de son modèle. On aboutit ainsi à une caricature de la notion de certitude, qui se manifeste par les positions intellectuelles symétriques et dérisoires que constituent le scientisme et le philosophisme. Un exemple mineur est donné par la facilité étonnante avec laquelle on établit une relation de similitude entre deux modèles différents d’un même sujet. Pour deux couples de systèmes A — B et A — C entre lesquels existent des relations de sujet à modèle, il n’est pas licite d’établir une relation quelconque entre B et C, bien que la relation A — B soit celle de modèle vrai et la relation A — C celle de substitut.


Insuffisance de contrôle expérimental

Il existe une nécessité de convergence expérimentale, aisée à satisfaire pour la physique classique, plus rare lorsqu’il s’agit de modèles de phénomènes de haute complexité. On a tendance, pour compenser cette difficulté, à se satisfaire d’un contrôle fourni par les modèles mathématiques, négligeant le fait que les mathématiques depuis longtemps étaient séparées du réel, qui n’est plus qu’une infime partie de leur domaine imaginaire.


Extension abusive du critère d’universalité

Lorsque l’épreuve expérimentale est méconnue ou impossible, on court le grand danger de céder à l’attrait de la connaissance mythique. Refusant la contrainte de l’expérience, le mythe a comme démarche essentielle la construction d’êtres de raison qui deviennent facilement des « êtres de fiction ». L’être de fiction est une construction gratuite, imaginaire, qui permet d’édifier un système universel cohérent, dialectique, à partir de connaissances fragmentaires. Ces concepts sont des synthèses hardies qui conjuguent les assertions les plus contradictoires afin d’aboutir à l’élaboration d’une théorie. Généralement, la raison d’être de celle-ci est de concilier l’ensemble des problèmes conscients ou subconscients auxquels se trouvent affrontés les tenants de cette théorie. Celle-ci pourra constituer une « hypothèse » ayant droit au statut d’objectivité tant qu’on la subordonnera à la recherche de vérifications expérimentales. Dans le cas contraire, plus fréquent qu’on ne croit, du refus d’expérimenter, il s’agira d’une construction mythique.