Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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mobilier (suite)

À l’aube du quattrocento, fortuitement, avaient été mises au jour les « grottes » des palais des empereurs romains, parées de leurs stucs sculptés et peints. La Renaissance* italienne s’en fit un répertoire qui se répandit rapidement dans toute l’Europe occidentale. Aux lancéolés imitées des verrières gothiques et aux « plis-de-serviettes » se substituent les trophées, les rinceaux, les autels votifs supportés par des tiges légères, des bustes terminés en feuillages. Ce formulaire de « grotteschi » est exploité par l’Europe centrale jusqu’à l’épanouissement du style baroque, au début du xviie s. À Dijon, Hugues Sambin* prodigue colonnes, atlantes, frontons, médaillons, guirlandes d’un relief charnu, tandis que la cour de France, à la mort de François Ier, opte pour le classicisme vitruvien. Puis cette seconde Renaissance fait place, sous Henri IV, aux formules hispano-flamandes (v. Louis XIII [styles Henri IV et]) : cabinets d’ébène montés sur tables d’applique, tables et sièges aux montants tournés en spirale.

Pour réparer les désordres consécutifs aux guerres de Religion, cependant, c’est à l’Italie encore que les artistes français vont demander une règle, croyant ce pays dépositaire du secret de l’Antiquité. Le mobilier qui va s’élaborer sous l’influence des « Romains », Le Brun*, Lepautre* notamment, est un mobilier d’apparat, aux riches ornements de convention, destiné aux pièces de réception des palais (v. Boulle). Ce ne sont que tables de milieu et de trumeau, grands guéridons au fût sculpté, sièges solennels, cabinets d’ébénisterie — placage et marqueterie étant empruntés à l’Italie depuis le siècle précédent. Si réelle est l’influence de la France de Louis XIV* que le style codifié par l’Académie est adopté par toute l’Europe.

À la mort du Roi-Soleil éclate ce système : la vie de compagnie succède à la vie de cour. Apparaissent à Paris et rapidement dans toute l’Europe, même lointaine, ces petits meubles féminins : la commode, la toilette, la table de chevet, la chiffonnière, le secrétaire « en tombeau », puis « à dessus brisé ». La table à écrire devient bureau. L’ingéniosité des ébénistes du temps de Louis XV* se plaît à construire des meubles combinés, dont Cressent* donne l’exemple, bientôt suivi par Œben*. Les grands meubles utilitaires, notamment l’armoire, sont relégués dans les garde-robes, sans pour autant qu’on renonce à l’ornementation. Un grand meuble est en faveur en Wallonie ainsi qu’à Venise, la scribanne, formée d’un bas d’armoire portant un secrétaire à volet abattant, surmonté d’un caisson à portes. Tous les modèles du temps s’inscrivent dans des courbes continues ; mais la rocaille* systématiquement dissymétrique règne plus dans les projets que dans les réalisations pratiques.

Une nouvelle révolution stylistique s’opère vers 1760. Les fouilles scientifiques d’Herculanum et de Pompéi ont mis au jour une Rome grécisée qui fournit des modèles inédits. C’est de France que part la rénovation du formulaire décoratif : le mode rectiligne succède au curviligne, entraînant la disparition de certains types de meubles en même temps que la création de modèles nouveaux : le secrétaire à panse, qui deviendra sous l’Empire le bureau à cylindre ; la table à gradin, qui, dès la fin du xviiie s., devient bonheur-du-jour ; etc. Les sièges multiplient leurs variantes. Pour une pièce dont l’affectation spécifique figure désormais dans les plans, la « salle à manger », se créée un mobilier nouveau : la « commode à coins arrondis », formés de tablettes sans portes ; la « commode ouverte à l’anglaise », entièrement béante ; la « commode circulaire », aujourd’hui dite « en demi-lune » ; la « console desserte ». On note en même temps, dès les années 1755, une influence anglaise grandissante, qui, de la France, gagnera l’Allemagne et l’Italie. Elle s’accompagne de l’emploi des bois d’acajou, importés d’Amérique depuis 1725. Les plus grands maîtres, comme Riesener* et G. Jacob*, signeront des meubles d’acajou massif, purgés de toute ornementation adventice. On note la disparition des meubles plaqués de laques de Chine et du Japon, voire des meubles vernis. Par une curieuse réciprocité, l’Angleterre se met à la mode « Louis XVI »* avec George Hepplewhite († 1786) et Thomas Sheraton (v. 1751-1806), succédant à Chippendale*. Elle abandonne alors ses modèles originaux : le side board, qui est une table d’applique à deux étages, et le cup board, qui est une variante du buffet médiéval, tous deux, comme les tables, montés sur de gros balustres bulbeux empruntés à la Renaissance italienne.

La Révolution et l’Empire* coupent court à cette évolution pour adopter le style à l’antique, imité par toute l’Europe ; mais ce n’est plus sur des schémas purement suggestifs que vont travailler les artisans. Ceux-ci exécutent des projets cotés établis par des architectes-archéologues. C’est là le phénomène essentiel qui transfère l’invention du praticien au dessinateur. Tout le xixe s. va vivre sur cette erreur, en dépit de l’appropriation de certains meubles que la bourgeoisie crée pour son propre usage (style Biedermeier allemand). C’est en toute l’Europe une ère de pastiches qui s’ouvre, les ornemanistes, fournisseurs de projets, puisant dans l’immense répertoire de l’érudition tout en proclamant la nécessité d’un « style moderne ». On croit en avoir élaboré la formule avec l’Art* nouveau des années 1890. Mais l’exposition des Arts décoratifs de 1925, à Paris, montre que les contradictions subsistent. Elle révèle aussi les premiers essais d’un style fonctionnel européen, qui sera tardivement accepté, non sans aberrations nouvelles, sous le nom anglo-américain de design*.

G. J.

➙ Décoratifs (arts) / Décoration intérieure.

 H. Havard, Dictionnaire de l’ameublement et de la décoration depuis le xiiie siècle jusqu’à nos jours (Quantin, 1887-1890 ; 4 vol.). / G. Janneau, le Mobilier français (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1941 ; 7e éd., 1966) ; les Styles du meuble français (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1972). / H. Hayward (sous la dir. de), World Furniture (Londres, 1965 ; trad. fr. le Meuble dans le monde, Flammarion, 1967). / J. Viaux, Bibliographie du meuble (mobilier civil français) [Société des Amis de la bibliothèque Forney, 1966]. / H. Honour, Cabinet Makers and Furniture Designers (Feltham, 1971 ; trad. fr. Chefs-d’œuvre du mobilier, de la Renaissance à nos jours, (Bibl. des arts, 1971). / P. Verlet (sous la dir. de), Styles, meubles, décors en Occident du Moyen Âge à nos jours (Larousse, 1971-72 ; 2 vol.). / M. Jarry et P. Devinoy, le Siège français (Vilo, 1973). / H. D. Molesworth, Meubles d’art. 544 chefs-d’œuvre du xvie au xxe siècle (Édita, Lausanne, 1973). / Les Styles français (Hachette, 1975).