Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

missions (suite)

• À travers les grandes conférences œcuméniques, et notamment à celle de New Dehli (1961), la conviction s’est fait jour de façon irrésistible que le Dieu de la Bible est, lui-même, missionnaire, libérateur en mouvement vers les hommes, cherchant et trouvant celui qui s’est éloigné de lui et peut-être perdu. Loin d’être Dieu abstrait, absent et immobile, loin d’attirer les hommes à lui par sa perfection immobile et de garantir un ordre immuable de l’univers et de la société, il est celui qui, détruisant, par l’éternelle jeunesse de sa Parole, toutes les formes extérieures et intérieures d’aliénation, oriente l’humanité vers un avenir collectif et personnel de liberté adulte. Conquérant sans cesse de nouveaux espaces, la mission de Dieu, orientée vers le shalom, la paix et le bonheur, fait sauter toutes les structures d’oppression et d’« establishment » ; elle conteste tout ce qui est au nom de ce qui vient ; elle crée une humanité joyeusement en marche vers un avenir qu’elle construit comme l’œuvre de sa responsabilité et attend comme le don de la grâce.

• À l’imitation de « l’homme pour les autres », l’Église n’existe que pour ceux qui n’en sont pas. Loin d’être un ghetto ordonné à la satisfaction des besoins religieux de ses membres, elle n’est là que pour signifier et faire connaître l’événement qui a changé le cours de l’histoire. Comme l’a dit un des plus éminents spécialistes contemporains de la missiologie, le Hollandais J. C. Hoekendijk, le changement décisif se produit toujours là où une communauté installée dans la société et liée à ses idéologies cesse de se préoccuper en premier lieu d’apostolicité (conformité à une orthodoxie considérée comme originelle ; problèmes de succession apostolique et de reconnaissance de la validité du ministère des autres Églises) et redécouvre l’importance décisive de l’apostolat (entrée dans le mouvement du témoignage des premiers disciples du Christ, c’est-à-dire transmission de l’évangile à des milieux neufs, avec tous les problèmes d’adaptation que cela pose : diversité des langages et accentuations doctrinales du Nouveau Testament). Cela signifie que le baptême est l’ordination au ministère missionnaire et que celui-ci est le fait de tout chrétien, de tout membre du laôs, des laïques : il n’est pas étonnant que la redécouverte de la théologie de l’apostolat soit liée à la prise de conscience du laïcat chrétien.

Dans cette perspective, il apparaît clairement que l’Église ne peut plus avoir des œuvres missionnaires (dans la ligne des sociétés de mission « intérieure » ou « extérieure », nées dans le protestantisme mondial au tournant des xviiie et xixe s.), car « l’Église est mission » (H. Kraemer). Mais cela implique qu’elle se tourne de façon critique vers les sociétés et régimes dans lesquels elle est implantée. Désormais, le style de mission qui se développait dans la foulée du colonialisme ou comme l’extension de cultures nationales est radicalement périmé. Dès 1943 paraissait le livre significatif et décisif des abbés Henri Godin et Yvan Daniel, la France, pays de mission.

• Le mouvement missionnaire authentique ne peut être celui du paternalisme, en vertu de quoi celui qui sait et qui possède fait aux moins doués l’aumône de son superflu. Il suppose la solidarité effective et l’échange entre les deux partenaires du dialogue. Si les « vieilles Églises » conviennent que, désormais, elles vivent en terre de mission, pourquoi les « jeunes Églises » nées des missions ambiguës des siècles précédents ne partageraient-elles pas avec elles le souci de leur évangélisation ? La reconnaissance de l’autonomie des différents partenaires, le partage rationnel des aires de responsabilités, la mise en commun des hommes et des problèmes, l’écoute des théologiens autochtones d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, les traductions œcuméniques de la Bible, la recherche d’un témoignage vécu qui ne soit plus entamé par les divisions confessionnelles traditionnelles, telle est la dynamique missionnaire qui a profondément marqué la vie œcuménique. Il n’est pas inutile de rappeler que le Conseil œcuménique des Églises est né de la Conférence missionnaire d’Édimbourg (1910) et qu’actuellement les problèmes de l’apostolat y ont largement pris le pas sur ceux de l’apostolicité. On signalera aussi comme très typique de l’évolution actuelle non seulement la transformation de nombre de « sociétés missionnaires » en communautés d’Églises, mais encore la mise en place d’équipes multinationales et multiraciales d’évangélisation, telle celle qui a été mise au travail en Poitou depuis 1970.

• L’ensemble des Églises est en train de découvrir que l’évangélisation est le contraire du prosélytisme, c’est-à-dire qu’on ne peut attendre des hommes qu’ils se convertissent à l’évangile si, préalablement, les Églises ne se sont pas converties à l’homme. L’évangile n’est communication que s’il est service et écoute. Et le mouvement même de l’incarnation conduit à partager la vie, à connaître et à comprendre la situation ainsi qu’à lutter pour la libération des pauvres et des opprimés. Il n’y a là aucun calcul ou investissement intéressé, mais la remise au centre de la vie chrétienne de l’abaissement solidaire, du sens de l’amour et de la justice, qui sont caractéristiques de la vie du Christ. C’est dans « les plus petits de ses frères » qu’on le rencontre et le sert (Matthieu, XXV, 40). Il est donc naturel que la recherche missionnaire actuelle aille non seulement dans le sens culturel (alors que les missions passées ont été ignorantes et destructrices des cultures populaires), mais politique, puisqu’on ne saurait prendre au sérieux le salut éternel sans œuvrer à la réalisation de la libération historique de ceux au milieu desquels on a reçu mission de re-présenter l’évangile. Que s’ils parviennent ou non à la foi, cela est une autre question : la conversion ne saurait être l’objectif, elle peut devenir la conséquence de la présence chrétienne dans la société.

G. C.