Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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miniature (suite)

L’initiale ornée est le lieu par excellence où l’invention romane se donne libre cours : grotesque, dramatique, fantastique, burlesque, peu en rapport ou dans un rapport surprenant avec le texte, l’initiale ornée est au livre roman ce que le chapiteau est à l’architecture du temps (Nouveau Testament d’Agen-Moissac, début du xiie s., B. N., Paris). Du reste, une certaine démesure dans l’ornementation des lettrines de même que diverses considérations politiques inspireront au pape Grégoire VIII ou à certains abbés comme Bernard de Clairvaux, l’« iconoclaste occidental », l’ordre de modérer, voire de faire disparaître ces ornements presque sataniques. Une nouvelle éthique du livre découlera de ces restrictions, préparant en fait l’art gothique, avec la découverte des marges comme espace pictural : rinceaux, feuillages et animaux légers envahiront progressivement les blancs. Un exemple en est le Carmina Burana exécuté en Bavière au xiiie s. (Munich, Bayerische Staatsbibliothek). Mais, auparavant, ce sont surtout les lettrines historiées et les encadrements proprement dits qui fournissent la matière ornementale.

Si les époques précédentes s’attachèrent à une production d’évangéliaires ostentatoires, visibles de loin et que l’on ne montrait qu’en quelques occasions, l’époque romane produit des ouvrages plus courants. Ce sont principalement les cartulaires, ou états des titres et possessions d’un monastère (Mont-Saint-Michel : Avranches, bibliothèque municipale) ; les bibles et les textes sacrés, qui atteignent désormais un plus vaste public ; les libelli, ou biographies des saints, où l’Église consigne l’histoire de ses pionniers : saint Amand ou saint Cuthbert de Durham (British Museum), saint Omer (xie s., Saint-Omer, bibliothèque municipale). Ouvrages de propagande visuelle, ils sont ouverts aux pages les plus richement ornées et exposés à la vue du public, souvent dans les réfectoires des monastères.

La littérature d’exégèse (commentaires des Pères de l’Église), rapidement volumineuse, sera plus tard résumée en gloses. Ces textes ne se prêtaient guère à l’illustration, mais on peut y trouver le portrait de l’auteur du livre ou du commentaire, tel saint Augustin (la Cité de Dieu), saint Grégoire ou saint Anselme ; ils contiennent tous des lettres historiées ou de magnifiques initiales. Dans quelques ouvrages, cependant, les illustrations se rapportent au texte : les bestiaires, compositions religieuses, scientifiques et moralisantes étayées par la doctrine du salut, ou les encyclopédies romanes, tel le Liber floridus du chanoine Lambert (av. 1120), ou encore le Hortus deliciarum de l’abbesse Herrade de Landsberg, sorte de bible épique, condensée et commentée, dont plusieurs copies, à défaut de l’original, nous sont parvenues. Dans cette catégorie, citons encore la Scivias de sainte Hildegarde de Bingen et Conrad de Hirsau, avec son Speculum virginum en douze chapitres s’ouvrant sur des dessins représentant allégoriquement les travaux des mois ; et le Codex Guta-Sintram (1150), écrit par le moine Sintram et illustré par l’abbesse Guta au couvent de Murbach, où le peintre et le théologien collaborent étroitement.

Mais la production de loin la plus importante, au Moyen Âge roman, reste celle des bibles. Les plus anciennes comportent un décor plutôt ornemental (bible de saint Odilon et bible de Limoges, B. N.). Mais rapidement les bibles se caractérisent par la richesse non seulement de leurs décors, mais aussi de leurs cycles de miniatures : ainsi les bibles catalanes et vaticanes, puis par exemple la bible de Saint-Vaast et surtout la bible de Coblence, en deux volumes, du chanoine Hongartus (av. 1100, château de Pommersfelden). Au xiie s., les plus remarquables proviennent des ateliers de Salzbourg ou de l’Angleterre méridionale (bible de Lambeth, Lambeth Palace Library) ; dans le nord de la France, on notera la bible de Manerus (Paris, bibliothèque Sainte-Geneviève).

Toujours au xiie s. apparaît le psautier, qui sera la grande production de l’âge gothique. Les psautiers feront partie de l’équipement des gens aisés ; ce sera la première fois depuis longtemps que le livre s’adressera directement à des laïques. De format très réduit par comparaison aux productions carolingiennes et ottoniennes, ces manuscrits contiennent de riches enluminures qui illustrent souvent la vie du Christ, et aussi celle de la Vierge, dont le culte va grandissant (psautier Albani à Hildesheim). Vers 1150 se dessine ainsi la fin de la prépondérance du livre monastique, tandis qu’apparaît un art nouveau, représentatif de la renaissance scolastique liée à une structure sociale dans laquelle la vie urbaine a une place de plus en plus marquée. C’est au début du xiiie s. que l’on commence à mieux connaître les artistes eux-mêmes : ils signent leurs œuvres plus souvent, certains exécutent leur autoportrait.


L’époque gothique

La production d’une culture artistique propre, où les influences lointaines se sont définitivement fondues dans une nouvelle esthétique, caractérise la civilisation de l’Occident gothique*. La société est désormais à prépondérance urbaine, étayée par la puissance de l’Église. C’est quand les laïques auront mesuré le pouvoir de l’écrit que le livre manuscrit sortira de sa condition d’objet lié à la religion, soit pour confirmer les grands dans leur puissance, soit pour répandre le goût du savoir ou le simple plaisir de la lecture. Le développement des villes, auquel est lié celui des universités et des corporations, contribue à cette laïcisation du livre, dont la production s’accroît et se diversifie.

La période de transition se situe, en France, dans la première moitié du xiiie s., avec les psautiers de la reine Ingeburge, femme de Philippe Auguste (musée Condé à Chantilly), et de Blanche de Castille (av. 1223, bibliothèque de l’Arsenal, Paris). Un peu plus tard, vers 1250, paraît la Bible moralisée, dont la Bibliothèque nationale conserve un exemplaire enluminé de médaillons historiés sur fond or. On connaît également d’autres manuscrits importants, en particulier l’évangéliaire de la Sainte-Chapelle (B. N.) et quelques romans en prose ou en vers, ainsi que des chroniques : le Roman de Troie, de Benoît de Sainte-Maure, l’Histoire de Jérusalem, de Guillaume de Tyr (1250-1275). On date le véritable départ de la peinture gothique de la bible de Saint Louis (1253-1270, B. N.), qui reflète les formes architecturales et particulièrement l’influence du vitrail. Une nouvelle esthétique apparaît pour les lettrines : gothiques ou onciales, elles sont formées de rinceaux enchevêtrés, ornées de figures dans leurs boucles ; d’une virtuosité décorative sans précédent, ces initiales et leurs ornements envahissent les marges et tous les espaces libres de la page. En même temps, une importante recherche de réalisme se manifeste au travers du modelé des figures et des objets peints en détail, la gouache se substituant au dessin au trait simplement aquarelle. Personnages, objets, éléments d’architecture, puis plus tard paysages reflètent une vision tournée vers la réalité terrestre, complétée par la progressive redécouverte d’une troisième dimension picturale, l’illusion de profondeur. Les sujets traditionnels de l’histoire religieuse mettent alors en scène la vie contemporaine et ses personnages humbles ou illustres. Le goût du portrait réaliste se développe : rois, donateurs et mécènes apparaissent dans les pages des manuscrits.