Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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migration (suite)

L’immigration en France depuis 1945


Données quantitatives

Les données quantitatives sont exposées dans le tableau II.

Les chiffres des recensements successifs montrent une progression continue du nombre des étrangers en France et leur importance économique puisqu’ils représentent entre 7 et 8 p. 100 de la population active totale. Le tableau III résume l’impact démographique de la migration.

Le solde migratoire positif a atteint son maximum en 1970 (180 000 personnes) ; on estime qu’il est redescendu à 135 000, mais ces variations conjoncturelles ne changent pas le fait que l’immigration permet un apport démographique continu : d’autant qu’il s’agit d’hommes jeunes en majorité ou de familles qui ont un taux de fécondité supérieur à la moyenne française.


Structure de la population immigrée

Au recensement de 1975, on compte 2 201 670 hommes, 1 050 400 femmes et 944 060 enfants parmi les étrangers. À la surmasculinité s’ajoute la surproportion des adultes dans la pyramide des âges, et ces deux faits ont une action rééquilibrante sur la population française, figée dans un certain malthusianisme jusqu’à ces dernières années. L’immigration des familles — en accroissement depuis 1968 — reste le privilège d’une minorité de migrants. Les travailleurs mariés laissent souvent leur famille au pays, compte tenu des difficultés pour les faire venir en France. Les immigrés se concentrent dans les zones industrielles où le marché du travail leur est favorable : région parisienne, Est, région lyonnaise, Nord et côte marseillaise. Ils se répartissent en permanents et saisonniers (moins nombreux et dans l’agriculture essentiellement). Enfin, les principaux contingents sont les Algériens, les Portugais, les Italiens, les Espagnols (tableau IV).

Les autres groupes sont les Marocains, les Tunisiens, les Yougoslaves, les Turcs, les Maliens, les Mauritaniens et les Sénégalais, etc. Les Polonais (131 000 en 1968) sont les descendants des migrants venus avant 1939. Enfin, les ressortissants des D. O. M. et T. O. M. (estimés à 250 000), juridiquement français — comme l’étaient les Algériens jusqu’en 1962 —, font partie sociologiquement du phénomène de la migration.


Les immigrés dans l’économie française

Les variations annuelles du nombre des entrées en France montrent que les étrangers jouent le rôle de « bouche-trou » dans le cycle économique : on fait davantage appel à eux quand la conjoncture est bonne (exemple : 1969-70) et on réduit l’arrivage ensuite (1971-72). De même, les immigrés comblent les vides de la structure socio-professionnelle. Ils exercent en général les professions les plus rudes et souvent les plus mal payées, dont les Français se détournent.

Les salariés étrangers représentent 8 p. 100 de la population active en France. Comme ils sont aux deux tiers dans le secteur secondaire, ils représentent aussi 20 p. 100 des effectifs ouvriers de l’industrie. La répartition sectorielle détaillée est donnée par le tableau V.

La qualification des ouvriers étrangers est en moyenne nettement inférieure à celle des ouvriers français, ce qui est une condition sine qua non pour que la masse des immigrés remplisse la fonction précise de permettre la promotion sociale des Français. Au recensement de 1968, 40 p. 100 étaient manœuvres et 32,5 p. 100 O. S. (ouvriers spécialisés), donc 72,5 p. 100 des ouvriers immigrés occupent les postes professionnels les plus bas.

Les conditions de travail réservées aux immigrés sont parfois scandaleuses : discrimination à l’embauche entre Français et immigrés ; pratique du « backchich » pour obtenir une carte de travail ; surcharges horaires imposées à des déracinés sans moyens de défense reconnus ; fraudes éventuelles au niveau des salaires, etc. En fait, on se trouve dans la situation paradoxale de deux marchés de l’emploi bien distincts : celui des travailleurs français et celui des immigrés. Les accusations fréquentes selon lesquelles l’augmentation du chômage serait due à l’immigration sont démenties par les faits : les immigrés ne sauraient être expulsés sans paralyser du même coup l’industrie française.

Une statistique résume l’inégalité dans les conditions de travail : celle des accidents du travail. Dans le bâtiment, on compte deux fois plus de victimes chez les immigrés.


Les conditions de logement

Elles sont elles aussi très précaires. Nombreux sont les bidonvilles et autres habitations de fortune, véritables avant-postes du tiers monde dans les pays riches. Le logement sur les chantiers, économique pour l’employeur, est fréquent dans le bâtiment et les travaux publics et touche surtout les Portugais. Les hôtels et meublés échoient souvent aux Algériens. Les foyers et centres d’hébergement sont financés par l’État (Sonacotra), par des sociétés patronales (Foyers du bâtiment) ou par des associations à but non lucratif (Accueil et promotion, AFTAM, etc.). Enfin, une infime minorité privilégiée d’immigrés bénéficie des H. L. M. et du secteur privé. On retrouve au niveau du logement la même exploitation : ce sont les « marchands de sommeil » qui entassent dix ou quinze immigrés dans deux pièces insalubres en prélevant des loyers exorbitants ; ce sont encore les ghettos, en voie de formation ici ou là dans certaines grandes villes. Le racisme latent d’une partie de la population française intervient souvent. Les habitants de telle commune exigent qu’un taux d’immigrés ne soit pas dépassé. Ailleurs les pouvoirs publics ont fait raser la lèpre bidonvillaire et voici que des microbidonvilles se reconstituent. Un effort accru de l’État et des employeurs s’impose, mais aussi une prise de conscience des Français sur les dangers d’un racisme encore trop répandu.


Aspects pathologiques de l’immigration

Les conditions de vie défectueuses entraînent une surmorbidité des étrangers par rapport aux nationaux. La tuberculose fait des ravages chez les Noirs habitués à un climat tropical et brutalement transplantés en milieu urbain dans un pays froid (4 p. 100 de cas en 1964, 12 p. 100 en 1967 chez les Africains recensés). Outre les maladies pulmonaires, les immigrés connaissent toute la gamme des troubles digestifs, en particulier l’ulcère de l’estomac ou du duodénum. Or, comme cela est démontré depuis longtemps, cette dernière maladie est celle de l’homme seul ou anxieux. La racine de la maladie est nettement psychosociologique : déracinement, isolement, dureté du séjour métropolitain. On voit qu’il ne suffit pas d’augmenter les contrôles médicaux à l’entrée pour extirper le mal : a fortiori dans le cas des maladies mentales, plus fréquentes chez les immigrés que chez les Français, où l’on a prouvé que 90 p. 100 des cas étaient en rapport avec des difficultés sur le marché du travail.

La surmortalité infantile, qui varie du double au triple (par exemple chez les Algériens) de la moyenne française, est un autre symptôme des mauvaises conditions de vie.