Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Mésopotamie (suite)

Les aspects spécifiques de l’archéologie mésopotamienne

C’est l’archéologie*, et elle seule, qui a révélé la civilisation de l’antique Mésopotamie ; il convient donc de marquer très exactement ce que l’on peut attendre de cette discipline dans la connaissance de ce pays. Un trait caractéristique du paysage est donné par la présence, partout où l’occupation de l’homme a été longue et dense, d’éminences dont l’altitude dépasse souvent 25 m et atteint parfois, mais plus rarement, 40 ou 50 m : ce sont les tells, le mot tell étant un terme arabe qui signifie simplement « colline » et que les archéologues ont spécialisé en l’attribuant aux monticules artificiellement créés par une longue présence humaine ; leur formation est la simple conséquence de l’élévation d’habitats nouveaux sur les débris d’habitats antérieurs. Ce phénomène est absolument normal et se retrouve chaque fois qu’une installation de populations sédentaires a duré assez longtemps pour qu’une accumulation de débris de l’activité de l’Homo faber soit sensible ; mais la spécificité de l’Orient en ce domaine vient essentiellement de la rapidité du processus d’accumulation. Cette croissance, souvent plus rapide qu’ailleurs, est liée à trois facteurs d’importance inégale : c’est tout d’abord l’emploi de l’argile sous forme de briques crues comme matériau de construction ; ce matériau n’est pas aussi mauvais qu’il pourrait paraître si un minimum d’entretien est assuré, mais, abandonné à lui-même, sous l’effet des pluies, souvent violentes en hiver, ou des vents, parfois chargés de sable, le mur s’effrite à la base et en bordure de la toiture-terrasse, en sorte qu’il est rapidement détruit. On considère, en général, que la vie moyenne d’une maison, mais non d’un temple ou d’un palais, ne dépasse guère une génération ; en réalité, elle peut être plus longue à condition d’être l’objet d’un entretien régulier. Ce sont ensuite les conditions de vie extrêmement précaires en raison des guerres de conquête, des razzias, des destructions volontaires de villes entières lors d’un assaut, mais aussi parce que les foyers domestiques sont installés, au mépris de tout souci de sécurité, à l’intérieur même des pièces, provoquant ainsi des incendies accidentels. Ce sont enfin certaines habitudes ou certains comportements collectifs qui peuvent avoir à l’occasion une incidence sur l’élévation des tells : en cas de destruction de l’édifice, pour quelque raison que ce soit, les parties effondrées ensevelissent les bases des murs et les protègent sur une hauteur qui peut atteindre facilement 1 m ; si le site est alors abandonné, l’érosion achève son œuvre, et il ne reste plus, au terme du processus, qu’une petite colline ; mais si la maison est reconstruite, on n’élimine pas les parties effondrées, qui ne sont rien d’autre que de l’argile ; hormis le bois, toujours très cher, et parfois la pierre, utilisée dans des emplois très particuliers (seuils par exemple), on ne récupère pas les matériaux et l’on se contente dans la plupart des cas d’une égalisation du sol et d’une reconstruction ; celle-ci prend souvent appui sur les murs anciens, qui, donc, continueront de jouer un rôle, mais comme fondation cette fois. Ainsi, la première habitation est comme fossilisée avec tout le matériel qu’elle peut contenir et protégée par la nouvelle construction. Quelques années ou quelques dizaines d’années plus tard, le même processus recommence, et le sol se trouve une nouvelle fois surélevé. Au terme d’une longue existence, la superficie au sommet du tell devient si exiguë que celui-ci est abandonné soit partiellement, soit totalement ; mais c’est bien plus souvent pour des raisons de guerres, d’épidémies, de transformations des conditions économiques qu’un tell est déserté ; certains sites de l’Antiquité sont toujours occupés (Erbil par exemple), ce qui n’en facilite pas l’exploration. Les principes qui régissent l’étude des tells ne sont guère différents de ceux qui sont en usage pour un quelconque site archéologique. En Mésopotamie comme ailleurs, l’archéologie n’a trouvé que lentement ses méthodes ; à la simple pratique des trous, des tunnels et des tranchées utilisée au xixe s. pour la criasse à la statue, au bas-relief ou au lot important de tablettes a succédé la prise de conscience d’une nouvelle notion, à savoir que la fouille est l’exploration des sources mêmes de la connaissance archéologique, et donc historique, puisqu’en Mésopotamie seul le dégagement des cités antiques permet de trouver des textes ; de ce fait, l’archéologie est doublement source d’histoire. On a progressivement compris que l’on ne pouvait dissocier les objets de leur contexte archéologique d’ensemble ou particulier et que la fouille devait rendre compte d’un ensemble existant à un moment précis, significatif du groupe humain qu’il représente. Pour atteindre ce but, il faut savoir allier au cours de l’exploration rigueur et souplesse, repousser la tentation de la voie facile et, tout en procédant avec les principes méthodologiques des théoriciens modernes, ne pas oublier qu’il convient de s’adapter aux circonstances en raison même du caractère unique et irréversible de chaque opération de fouille. Il est nécessaire de signaler que l’on ne peut fouiller de la même façon un village néolithique ou un site assyrien qui contient des temples ou des palais de grande ampleur. Ce qui différencie surtout les tells d’Orient de la plupart des sites méditerranéens, c’est que les murs ne se distinguent que très difficilement des décombres qui constituent le reste de la colline ; seule une grande pratique permet, grâce à une couleur très légèrement différente du sol ou à l’existence de lignes blanches très ténues, ou encore en raison d’une consistance plus ferme sous le couteau, de déceler les murs in situ et de les isoler des parties effondrées ou lessivées par la pluie ; un néophyte ne voit jamais rien et s’étonne souvent de la faculté de certains de faire sortir des murs là où eux-mêmes ne perçoivent que des tas de boue. Enfin, et contrairement à ce que l’on pense, l’opération archéologique ne rend qu’une infime partie des objets utilisés par les populations que l’on étudie. La nature des objets retrouvés dépend pour une bonne part des conditions de conservation dans le sol. Or, à l’inverse de celles, exceptionnellement favorables, qui régnent en Égypte*, l’humidité du sol, toujours assez importante en Mésopotamie en dehors même des périodes d’inondation, entraîne une rapide désagrégation des matières organiques enfouies. On ne peut pratiquement pas compter, du fait de la rareté des pierres, sur des îlots de sécheresse qui auraient favorisé la conservation des objets périssables comme dans les tombeaux égyptiens ; il est donc très rare de trouver des objets en bois, des fragments de tissu, des restes de cuir, dont on connaît l’importance par les tablettes. Ainsi, le plus grand nombre des objets de la vie quotidienne de l’antique Mésopotamie échappe à notre connaissance. Outre les édifices architecturaux, la fouille fournit cependant tout un matériel qui permet de définir les caractéristiques majeures de cette civilisation. Celle-ci apparaît d’abord comme une civilisation de l’argile, qui est la seule matière première abondante du pays. C’est l’argile, devenue le support principal de l’écriture, qui a permis de conserver sous la terre des tells, pendant plusieurs millénaires, des textes tant littéraires que sapientiaux, des lettres où les souverains donnaient des instructions à leurs subordonnés, où ils correspondaient entre eux pour nouer et dénouer des alliances, des textes de la vie courante, mais combien riches d’enseignements, où l’on fixait les conditions d’un échange avec son mode de règlement, où les principes d’une succession étaient stipulés. Cette catégorie, considérée comme particulièrement noble, du matériel dégagé ne doit pas faire oublier le nombre très important de céramiques entières ou fragmentaires, qui non seulement favorisent l’étude des ustensiles de la vie quotidienne, mais surtout permettent d’établir des séries qui portent la marque des transformations et servent ainsi à l’étude des différentes phases de la civilisation mésopotamienne. Ses qualités plastiques ont fait jouer en outre à l’argile un rôle dans l’élaboration des formes artistiques non seulement pour l’architecture elle-même, mais aussi pour le décor architectural ainsi que pour les moulages, les figurines modelées, qui ont servi d’offrandes pour les divinités et où sont représentés un grand nombre de dieux et des scènes de la vie quotidienne. La Mésopotamie est aussi l’héritière des civilisations de l’âge de la pierre, comme en témoigne une bonne part du matériel, mais l’importation de ce matériau indispensable conduisit à restreindre son usage soit aux objets de première nécessité, soit à des créations artistiques chargées de pérenniser une pensée ou une action ; à l’époque de l’outillage lithique, lorsque rien ne pouvait remplacer cette matière première, il n’a certainement pas été question d’en restreindre l’usage ; les fouilles (tell es-Sawwan [ou al-Suwan]) montrent déjà la maîtrise des hommes en ce qui concerne aussi bien la fabrication des armes ou des outils que celle des récipients ou des amulettes. Par la suite, malgré l’introduction de l’outillage de bronze, puis de fer, la maîtrise des Mésopotamiens en ce domaine continua à se manifester, comme en témoignent les statues, les plaques gravées et les bas-reliefs, que les fouilles ont remis au jour, ainsi que les amulettes et les cylindres, sans lesquels il n’est pas possible de comprendre certains aspects de cette civilisation. Enfin, à partir du IIIe millénaire, la plaine mésopotamienne, en dépit de l’absence totale de tout minerai, s’affirme comme une civilisation de l’âge du métal ; les pratiques commerciales compensent l’absence de minerais. Dans les villes, des artisans opèrent des alliages, fabriquent armes et outils, qui sont ensuite utilisés sur place ou revendus, fournissant ainsi à la cité et à l’autorité, palais ou temple, de fructueux bénéfices et une puissance réelle. Le métal est aussi devenu un moyen d’expression artistique par la fabrication de vaisselles diverses richement décorées, de statuettes ou même de statues composites, où il sert de revêtement extérieur, par le placage des portes et enfin par tous les bijoux, d’or et d’argent en particulier, où la dextérité des artisans mésopotamiens a su s’affirmer.