Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Méditerranée (mer) (suite)

La Méditerranée médiévale

Au ive et au ve s., les grandes invasions brisent l’unité méditerranéenne. À l’ouest, après le règne de Geiséric (428-477), qui s’assure le contrôle des greniers à blé de Rome (Afrique en 439, Sicile en 440, Sardaigne v. 455), les Barbares renoncent à l’empire de la mer ; les relations maritimes se régionalisent, les îles vivent en vase clos.

À l’est, par contre, la mer unit les provinces de l’Empire à leur nouvelle capitale : Constantinople, à partir de laquelle Justinien* tente au vie s. une éphémère reconquête de l’Occident méditerranéen.

L’unité méditerranéenne est victime des contrecoups de l’invasion lombarde ; elle est encore plus gravement atteinte par ceux de la conquête arabe. Pour la première fois depuis 146 av. J.-C., l’hégémonie de la flotte romaine se trouve en effet contestée par une autre force navale : celle des Arabes, victorieux en 655 à Phœnicus de Lycie (auj. Finike, Turquie). Basée à Alexandrie en Égypte et à Tripoli en Syrie, cette flotte oblige Byzance à organiser pour la première fois une flotte de guerre régulière, placée sous commandement unique.

Incapable, pourtant, de prévenir le siège de Constantinople en 717, ce commandement est dissous par Léon III l’Isaurien, qui met en place une structure nouvelle composée de trois éléments : la flotte impériale centrale, basée à Constantinople et composée de navires lourds qui doivent affronter l’ennemi en haute mer ; la flotte provinciale, chargée de la garde des côtes ; la flotte thématique, enfin, qui, disposant du feu grégeois, est susceptible d’agir en toute indépendance.

Ce système assure la suprématie navale de Byzance dans l’espace mer Egée - mer Noire, mais n’empêche pas les Arabes de se rendre maîtres des plaques tournantes de la navigation — la Crète en 825/826, la Sicile en 827 — et bien évidemment de piller les côtes de l’Empire carolingien, qui doit recourir, pour en assurer la défense, aux flottes italiennes et provençales.

Dès lors, la Méditerranée apparaît comme le lieu privilégié de rencontre des trois civilisations byzantine, latine et musulmane, dont la confrontation caractérise le Moyen Âge. Entre elles se nouent des relations humaines et économiques qui s’ordonnent non plus d’ouest en est, mais selon des axes sud-nord : soit islamo-latins (Fès-Cordoue ; Kairouan-Palerme-Amalfi-Venise), soit islamo-grecs (Le Caire-Alep-Constantinople).

Maintenues difficilement depuis le viiie s. grâce à l’habileté des Vénitiens, dont les navires se glissent le long de la côte septentrionale de l’Adriatique, les relations entre l’Occident latin et l’Orient grec redeviennent actives lorsque les Normands établis en Italie vers 1030 occupent la Sicile entre 1061 et 1091, brisant par là même le verrou musulman aux limites des bassins occidental et oriental de la Méditerranée. Stimulés par les croisades*, par l’essor économique des villes italiennes (Pise*, Gênes*, Venise*), provençales (Marseille*) et catalanes (Barcelone*), qui assurent le transport des renforts et des armes occidentales à destination des États latins* du Levant, tant au xiie s. (Jérusalem, Tripoli, Antioche) qu’au xiiie s. (Chypre, Empire latin de Constantinople, Achaïe, etc.), les échanges redeviennent très actifs entre l’Occident et l’Orient méditerranéen tant au plan économique et humain qu’au plan institutionnel et culturel. Les axes de navigation ouest-est sont de nouveau privilégiés, même si les rivalités italiennes en contrarient parfois l’exploitation. Mais Pise est éliminée en 1284 à la Meloria par Gênes, à laquelle les Paléologues ont ouvert en 1261 l’accès à la mer Noire, dont les produits, ainsi que ceux de la Turquie (alun), sont entreposés à Chio de la fin du xiiie au xve s. Quant à Venise, après avoir contrôlé tout l’Orient méditerranéen depuis Constantinople entre 1204 et 1261, elle parvient à se réserver au xive et au xve s. le monopole du commerce des épices dans le quart sud-est de la Méditerranée, où les mude annuelles d’Alexandrie et de Beyrouth chargent en outre le coton du Levant.

La fermeture de la route mongole après l’avènement des Ming en Chine en 1368, l’occupation de Constantinople par les Ottomans en 1453 affaiblissent le rôle de l’Orient méditerranéen dans l’économie, et partant dans la civilisation mondiale du moment où la promotion de la mer Tyrrhénienne est assurée par les Catalans d’abord, qui exploitent les routes du drap, de l’huile et même du blé le long de l’axe Barcelone-Palerme, puis par les Génois et les Florentins, qui, au xve s., relaient ces mêmes Catalans sur les routes de l’or du Soudan qu’ils vont chercher dans les ports d’Oran, d’Honeïn (près de Tlemcen) et de Tunis.

En fait, ce glissement vers l’Occident des marchands et des missionnaires a été amorcé dès le xiiie s. lorsque les marins basques ont forcé le détroit de Gibraltar en 1246, assurant la liberté d’accès de la Méditerranée à l’Océan. La mise en place des premières liaisons régulières avec Bruges par les Génois en 1278, par les Vénitiens en 1374, a dès lors facilité la montée des puissances ibériques en prenant en charge au xve et au xvie s. l’exploration des côtes occidentales de l’Afrique, puis celle des côtes de l’Amérique découvertes par hasard en 1492 par un Christophe Colomb en quête d’une voie d’accès de rechange aux épices extrême-orientales, aux fins de briser le monopole vénitien d’Alexandrie ; ces puissances ont du même coup assuré la promotion de l’Atlantique, désormais situé au cœur de l’écoumène aux lieu et place de la Méditerranée, reléguée au rang de mer périphérique.


Du déclin au renouveau

Court-circuitée dès lors par la route des Indes par Le Cap, désolée jusqu’au début du xixe s. par l’action des corsaires barbaresques, vassaux des Turcs (basés dans les principaux ports du Maghreb), la Méditerranée est enserrée de toutes parts par des pays qui ne participent pas à la révolution technique qui, du xvie au xviiie s., bouleverse les modes de production agricole et surtout industrielle. Elle n’est plus que le centre d’un commerce de type régional dont le déclin d’ailleurs n’est que relatif par rapport à la rapide croissance du monde atlantique.