Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

marxisme (suite)

Lukács

En Hongrie, l’éphémère république des conseils de Béla Kun* trouve en Lukács* un théoricien enthousiaste. Dès ce moment, celui-ci apparaît comme radical ; ainsi, son article « Au sujet du parlementarisme » (1920) lui attire les critiques de Lénine, qui écrit : « Le marxisme de cet article est un marxisme purement verbal [...]. La chose la plus essentielle, la nécessité de conquérir tous les domaines du travail et toutes les institutions où la bourgeoisie exerce son influence sur les masses n’est pas traitée. » Son livre Histoire et conscience de classe (1923) marque la rupture avec l’analyse léniniste et rejoint une autre rupture, celle de Karl Korsch, dont le livre Marxisme et philosophie paraît la même année. L’objectif du livre de Lukács est double : 1o rendre à la dialectique sa position centrale au sein de la méthode marxiste, en en faisant un instrument d’analyse dynamique qui prend en compte les éléments d’une situation dans leur totalité et non en négligeant les éléments secondaires, comme pour le Marx du Capital (Lukács n’a pas connu le Marx des « Manuscrits de 1844 ») ; 2o restituer à la subjectivité sa place, en faisant de la conscience que l’homme a des lois qui le déterminent un facteur historique aussi important que ces lois elles-mêmes. Or, cette thèse semble en contradiction avec la doctrine marxiste de la conscience comme « superstructure », ou épiphénomène, puisque, selon les mots mêmes de Marx, « ce n’est pas la conscience de l’homme qui détermine l’être, c’est au contraire l’être social qui détermine la conscience ». Mais, chez Marx même, le débat n’était pas tranché : sans le savoir, Lukács revient aux sources hégéliennes du jeune Marx, contre lesquelles les thèses d’Engels de l’Anti-Dühring (1878) et de Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme (1909) avaient fait un choix différent (« La pensée dialectique n’est que le reflet du mouvement qui se manifeste partout dans la nature », écrivait par exemple Engels). Le 25 juillet 1924, la Pravda dresse un réquisitoire contre les thèses de Lukács, ainsi que celles de Korsch. Lukács, à qui on oppose la théorie léniniste de la conscience-reflet, renonce à tout écrit politique, provisoirement (son Lénine de 1925 est un retour orthodoxe), mais attend 1932 pour publier une autocritique dans un article intitulé « D’une nécessité une vertu », paru dans la revue Linkskurve, où il admet que son livre reflète « un passage de la dialectique matérialiste vers l’idéalisme ou vers le mécanisme (ou vers les deux) ». Il reprend plus fortement en 1938 son autocritique ; il qualifie alors son œuvre de « réactionnaire à cause de son idéalisme » et il en condamne les thèses dans la préface à la première traduction française (1960) d’Histoire et conscience des classes.


Gramsci

Après la guerre, le mouvement des conseils ouvriers, né au sein des occupations d’usines à Turin notamment, a pour théoricien Antonio Gramsci*, dont l’action politique lui vaut la prison. Les grèves d’avril 1920 avec occupation d’usines et expérience des conseils ouvriers de Turin marquent le début de la vie militante de Gramsci. C’est elle qui l’amènera à sortir du parti socialiste pour créer avec P. Togliatti, le 21 janvier 1921 au congrès de Livourne, le parti communiste italien, et à représenter les communistes italiens au IVe Congrès de l’Internationale communiste (la IIIe Internationale). Mais, avant, au Comité exécutif de la IIIe Internationale (juill. 1920), son témoignage à chaud des événements de Turin permet de mettre en lumière l’apport au marxisme des conseils ouvriers. Gramsci rappelle d’abord leurs objectifs : « L’organisation révolutionnaire des masses qui devaient conquérir les syndicats à la cause du marxisme ; le transfert de la lutte syndicale du domaine étroitement corporatiste et réformiste sur le terrain de la lutte révolutionnaire, du contrôle de la production et de la dictature du prolétariat. » Or, il existait déjà des comités d’entreprise à Turin : « Mais les listes des candidats à ces comités étaient proposées par les organisations syndicales, qui désignaient de préférence des ouvriers de tendance opportuniste qui ne causeraient pas d’ennuis aux patrons et étoufferaient dans l’œuf toute action de masse. » Les objectifs sont clairs : « La transformation des comités d’entreprise et le principe que la formation des listes des candidats devait se faire au sein des masses ouvrières et non pas descendre des cimes de la bureaucratie syndicale. » Voici comment Gramsci analyse les principes des conseils ouvriers, tels qu’il les a vu fonctionner et dont il fait la théorie : « Dans chaque usine, dans chaque atelier est constitué un organisme sur la base de la représentation (et non sur l’ancienne base du système bureaucratique), organisme qui exprime concrètement la force du prolétariat, qui lutte contre l’ordre capitaliste ou exerce son contrôle sur la production en éduquant l’ensemble des ouvriers en vue de la lutte révolutionnaire et de la création de l’État ouvrier. Le conseil d’usine doit être formé selon le principe de l’organisation par industrie ; il doit représenter pour la classe ouvrière le modèle de la société communiste à laquelle on arrivera par la dictature du prolétariat. » Devant cette situation, Turin fut « envahi de policiers », la grève fut déclenchée. Mais la balance était trop inégale. La conclusion de Gramsci fut une sévère critique : « La grève générale de Turin et du Piémont se heurta au sabotage et à la résistance des organisations syndicales et du Parti lui-même (= le parti socialiste, dont Gramsci se sépare sept mois plus tard). Elle eut toutefois une grande importance éducative, car elle montra que l’union des ouvriers et des paysans est pratiquement possible, et elle réaffirma la nécessité urgente de lutter contre tout le mécanisme bureaucratique des organisations syndicales, qui constituent le plus solide soutien pour le travail opportuniste des parlementaires et des réformistes qui visent à étouffer tout mouvement révolutionnaire des travailleurs. » Arrêté en 1926, Gramsci dut ramener au plan théorique son activité : « Pendant vingt ans, nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner », avait déclaré le représentant de Mussolini au procès de Gramsci. En fait, les textes théoriques de Gramsci écrits en prison ne connurent de diffusion qu’après sa mort : ses analyses de la notion d’État et de parti, ainsi que celles du rôle des intellectuels dans les organisations et de la fonction de classe qu’ils remplissent, sans constituer précisément une théorie, prendront une importance grandissante après la Seconde Guerre mondiale.