Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Antiquité classique (les grands courants littéraires de l’) (suite)

La naissance de la littérature latine (iiie-iie s. av. J.-C.)

La plus ancienne littérature latine se ressent fortement de l’influence des Grecs, subie d’abord par l’intermédiaire des Étrusques, puis directement par suite de la conquête de la Grande-Grèce (Italie du Sud et Sicile). Le théâtre fut le genre littéraire grec auquel les Romains se trouvèrent le plus perméables : la tragédie apparaît avec Naevius, mais la comédie, imitée de la moyenne comédie attique, correspond mieux à la sensibilité latine, ce qui explique le succès de Plaute, puis de Térence. Le prestige d’Homère suscite l’épopée, mais les premiers poètes épiques romains, Naevius, puis Ennius, comprennent la nécessité de traiter de sujets nationaux et historiques, comme la lutte de Rome contre Carthage. À Rome comme en Grèce, la prose acquit la dignité littéraire plus tard que la poésie ; circonstance curieuse, le premier grand prosateur latin est un adversaire de l’hellénisme sur le plan culturel aussi bien que politique, Caton le Censeur.


L’époque de Cicéron (ier s. av. J.-C.)

Le ier siècle est une période de grande instabilité politique, qui favorise les ambitions personnelles démesurées ; les écrivains participent à cette atmosphère fiévreuse, même les plus « désengagés » en apparence. Nourris de culture grecque, ils feignent de la mépriser et de magnifier le passé politique et religieux de Rome. Les poètes sont les plus francs ; ils empruntent ouvertement leurs raffinements à l’alexandrinisme et mettent en scène le jeu, la dissipation et la galanterie ; c’est le cas de Catulle, tandis que Lucrèce trouve des accents religieux pour se faire l’apôtre de l’irréligion d’Épicure et ruiner les théologies anthropomorphiques traditionnelles. Mais le théâtre est épuisé et ne survit que dans ses variétés les plus vulgaires ; l’épopée choisit des sujets trop actuels et tourne à la flatterie indécente d’un homme ou d’un parti.

Plus récente que la poésie, la prose a mûri plus vite, et elle doit essentiellement sa solidité à l’exercice de l’éloquence ; l’avocat voit un champ infini s’offrir à ses talents, car les procès politiques et criminels surabondent ; Cicéron est le type de cet « homme de bien expert dans l’art de parler » ; son éloquence est ferme, mais aisée, alors que son contemporain César écrit des Commentaires où les discours mêmes ne visent qu’à l’action. Un signe des temps est l’envahissement de tous les genres littéraires par la philosophie : le poème de Lucrèce est l’une de nos sources principales pour la connaissance des doctrines épicuriennes ; Cicéron, au soir de sa vie politique, compose des dialogues de facture aristotélicienne, où il confronte les réponses apportées aux grands problèmes par les diverses écoles philosophiques. Un autre caractère de la littérature de cette époque est, visiblement héritée de l’alexandrinisme grec, la curiosité pour les sciences, avec le goût de l’érudition et du savoir encyclopédique, illustré par le polygraphe Varron, à la fois philosophe, grammairien, « antiquaire » (historien des origines civiles et religieuses de Rome), auteur de traités d’agriculture.


Le siècle d’Auguste (fin du ier s. av. J.-C. - début du ier s. apr. J.-C.)

C’est l’époque classique, définie en littérature par l’ordre, l’équilibre, la portée universelle. Tous les auteurs de cette période ont connu dans leur jeunesse les dernières convulsions de la République romaine ; l’avènement d’Octave apporte la promesse de la paix dans la restauration des cultes et de la morale des ancêtres. Cette évolution politique s’accompagne d’une modification des conditions sociales : la littérature cesse d’être le privilège des cercles aristocratiques ; les particuliers (Lucullus, Asinius Pollio) ouvrent aux curieux leurs bibliothèques et leurs collections d’art ; des bibliothèques publiques sont créées par César, puis par Auguste. Le mécénat (Mécène, Messala) se survit et s’affirme, mais il sera supplanté par la protection officielle accordée aux écrivains. Horace écrit la cantate pour les jeux séculaires ; Virgile associe dans l’Énéide les traditions de Rome à celles de la famille d’Auguste.

Ces poètes classiques sont aussi des « modernes » ; ils prennent pour maître Catulle, dont ils adoptent la langue poétique légère et variée ainsi que le lyrisme discret ; ils répudient la gaucherie des « anciens » et rejoignent, par-delà, les grands classiques grecs ; mais l’imitation que pratiquent, parfois étroitement, Horace et Virgile est masquée par la fraîcheur de leur sensibilité et leur goût de l’observation personnelle. La prose était devenue classique avant la poésie ; elle le reste en regardant en arrière ; l’historien Tite-Live n’a pas à dépasser l’idéal déjà atteint par Cicéron ; ses morceaux les plus réussis sont les discours brefs et mordants qu’il prête à ses personnages.

Virgile, Horace et Tite-Live s’étaient formés avant l’avènement d’Auguste. La génération suivante, qui les prend pour maîtres, est pourtant bien différente d’eux. L’effort d’Auguste pour restaurer les valeurs traditionnelles s’achève sur un échec patent ; les mesures prises pour rétablir le sens de la famille ne rencontrent pas d’écho dans les milieux mondains, comme on peut s’en convaincre en lisant les élégiaques (Tibulle et Properce), dont les préférences vont à la galanterie du demi-monde ; la volonté de relever la religion nationale n’éveille qu’une curiosité archéologique sans adhésion profonde, comme on le voit dans les Fastes d’Ovide. À la différence de la prose, qui décline, la poésie rencontre dans la nouvelle société des conditions favorables, et il se forme un véritable alexandrinisme latin ; le goût de l’érudition subsiste dans les complications mythologiques chères à Ovide et à Properce, et une poésie purement didactique se fait jour avec les Astronomica de Manilius.


La littérature impériale après Auguste (à partir du ier s. apr. J.-C.)

Contenu par Auguste, le cosmopolitisme se donne libre cours avec ses successeurs ; l’Orient envoie à Rome une foule d’ambitieux aux dents longues, souvent esclaves affranchis ; d’autre part, les provinces occidentales sont une pépinière d’écrivains, notamment l’Espagne, qui donne des auteurs aussi considérables que Sénèque, Lucain, Quintilien et Martial. Une évolution se dessine dans la sensibilité ; la femme prend une importance inconnue jusqu’alors ; des dames de l’aristocratie comme Marcia et Helvia sont les destinataires des Consolations de Sénèque. Face à une monarchie souvent tyrannique, la philosophie morale est regardée comme un instrument de libération intérieure ; la direction de conscience fait son apparition. Les contacts avec l’Orient installent à Rome les religions de salut ; à la même aspiration répondent les progrès du judaïsme, puis ceux du christianisme.