Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

Marx (Karl) (suite)

• La politique. La critique de la religion, approfondie et achevée par celle de la philosophie, découvre que toutes les sphères de l’activité humaine — spirituelles et matérielles — sont en réalité l’arrière-fond malade de cette représentation morbide que constitue la conscience religieuse. C’est ainsi que la Question juive révèle et dénonce la profonde analogie qui existe entre l’aliénation religieuse et l’aliénation politique dans la société bourgeoise, dominée par le système de la démocratie formelle. Le citoyen est une « forme profane », un être étranger, absolument « différent de l’homme réel ». À la base de cette séparation radicale entre l’homme et le citoyen, de cette perte de l’homme dans la politique se trouve l’État. L’État est le résumé officiel de l’« antagonisme dans la société civile », où l’homme se trouve dépouillé de sa vie individuelle réelle. Aussi, « l’existence de l’État et l’existence de la servitude sont inséparables ». L’abolition de l’État est donc la condition sine qua non pour entrer dans le règne de la liberté. Autant de chapitres pour le programme de la révolution prolétarienne.

• L’idéologie en général. Poursuivant le démontage des mécanismes de la conscience mystifiée, Marx, avant d’aborder sérieusement la critique du monde matériel, le monde de l’économie, en finit avec le monde des représentations, qu’il réunit sous le vocable péjoratif d’idéologie. L’idéologie est une illusion dont les racines plongent profondément dans le sol de l’organisation sociale de la production. Tout en relevant d’une certaine vérité — sa base matérielle —, elle est une conception erronée, tronquée et distordue de la réalité. Les idées de la classe dominante, devenues les idées dominantes par la force des choses, revendiquent une validité universelle et prétendent à l’éternité. Le plus souvent de bonne foi, cette prétention relève de la « fausse conscience », inconsciente de ses bases réelles. Dès lors, il s’agit de découvrir cet arrière-fond et d’arriver à la réalité véritable de l’homme. Celle-ci n’est ni l’« esprit » des philosophes — ces « figures abstraites » de l’homme aliéné —, ni la « citoyenneté », tout entière suspendue à l’État, ni, a fortiori, son essence religieuse, mais est avant tout et essentiellement le travail, la production.


Critique de l’économie

« On peut différencier les hommes des animaux par la conscience, par la religion, par tout ce qu’on voudra. Ils commencent eux-mêmes à se distinguer des animaux dès qu’ils commencent à produire leurs moyens d’existence », dit Marx dans l’Idéologie allemande. Loin d’être une activité économique partielle et séparée, le travail est littéralement l’essence de l’homme. Toute activité authentiquement humaine a été jusqu’ici « du travail et de l’industrie » (« Manuscrits de 1844 » [Économie politique et philosophie]). Aussi toute l’histoire de l’homme est-elle le procès de son activité conçue comme une lutte incessante contre la nature et, par là même, comme une tentative toujours répétée et jamais satisfaite de dominer sa propre nature. L’histoire de l’industrie et l’existence objective atteinte par l’industrie « sont le livre grand ouvert des forces essentielles de l’homme, la psychologie humaine devenue matériellement perceptible » (Ibid.). Il ne s’agit nullement de ce que beaucoup de critiques ont appelé économisme, mais, au contraire, d’une nouvelle façon d’appréhender le monde, c’est-à-dire l’homme, l’histoire et la nature. Marx définit ici un « nouveau matérialisme », qui dépasse l’« ancien matérialisme » philosophique, dont le dernier représentant a été Feuerbach. Le matérialisme sera dorénavant « historique », considérant le monde sensible comme le produit de l’« activité sensible totale et vivante des individus qui le constituent ». À partir de ce moment, les bases théoriques d’une critique réelle du monde existant sont jetées. La critique du « ciel idéologique » (religion, philosophique, politique-État, mais aussi droit, art, etc.) se transforme en critique de la « terre capitaliste ».

Si le travail est l’essence de l’homme, la « propriété privée », fondement du système bourgeois, condamne le producteur à une existence contraire à son essence, puisque l’ouvrier est obligé de « faire de son essence un moyen pour assurer son existence ». L’essentiel de l’aliénation capitaliste se trouve résumé dans cette formule. L’œuvre maîtresse de Marx, le Capital, n’est pas tant un traité d’économie qu’une « critique de l’économie politique », comme l’indique le sous-titre même de l’ouvrage, souvent négligé. La critique développée dans le Capital, prolongement de la critique esquissée dans les œuvres de jeunesse, vise, avant tout, à démonter les fondements (en allem. Grundrisse) de l’économie politique, science « bourgeoise » par excellence. La critique de la marchandise, de la forme marchande de production en est le centre : « fétichisme » de la marchandise et esclavage salarial sont inséparables, leur abolition simultanée.


La révolution prolétarienne

Le projet révolutionnaire se fait toujours, chez Marx, à la lumière de la critique de l’existence prolétarienne. En cela, Marx dépasse les « utopistes ». La désaliénation et l’aliénation suivant un seul et même chemin, l’objet d’un « projet communiste » n’est autre que la réalisation de l’« homme total ». Car le communisme, selon Marx, est la fin de la préhistoire humaine et le début de l’histoire consciente, dominée par les hommes qui la font. En rendant l’homme conscient, il lui permet de maîtriser les conflits entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’homme ; c’est la « suppression positive de toute aliénation », donc la « sortie de l’homme hors de la religion, de la famille, de l’État, etc., et son retour à son existence humaine, c’est-à-dire sociale ». Ainsi compris, le communisme — qui reste encore à l’état de programme — est la solution véritable de tous les antagonismes ; « il est l’énigme résolue de l’histoire et il sait qu’il est cette solution » (« Manuscrits de 1844 » [Économie politique et philosophie]). La révolution prolétarienne devient inhérente au développement du prolétariat. Celui-ci « est révolutionnaire ou il n’est rien ». Son internationalisme (« Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! ») ne découle pas d’une option « idéologique », mais de la réalité des choses. C’est la bourgeoisie et son système marchand qui ont unifié le monde ; la lutte contre eux ne peut être menée avec conséquence qu’au même niveau mondial de cette unification. Dernière révolution de classe, la révolution socialiste a pour but d’abolir les classes en abolissant la propriété privée et d’instaurer une société où rien ne pourra plus exister « indépendamment des individus ». L’abolition de l’État lors d’un stade ultérieur est une condition nécessaire.