Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Antioche (suite)

Libanios ou Libanius

Sophiste et rhéteur grec (Antioche 314 - † apr. 393). Il avait étudié à Athènes, enseigné à Constantinople et à Nicomédie, avant de revenir (354) se fixer dans sa ville natale. C’était un personnage représentatif de la bourgeoisie des curiales. Sa volumineuse correspondance fait revivre l’antique Antioche, conte les chicanes municipales et évoque la défense de la cité contre les prétentions de l’État. Païen, il n’était pas intolérant et ne profita pas du règne de Julien pour malmener les chrétiens. Au contraire, il eut pour élève saint Jean Chrysostome et saint Basile de Césarée.


Cité romaine

Nombreuses furent les manifestations de la turbulence de la ville. Sous Théodose, en 387, l’annonce d’une augmentation d’impôts provoqua une gigantesque révolte, au cours de laquelle les statues impériales furent renversées. Comme à Constantinople, les courses de chars passionnaient l’opinion, et les factions rivales des verts et des bleus suscitaient de continuelles querelles.

Antioche était, par sa superficie et sa population, la troisième ville de l’empire et la quatrième du monde, après Rome, Alexandrie et Ctésiphon. Au ive s., saint Jean Chrysostome évaluait sa population à 200 000 âmes, en omettant, pense-t-on, les esclaves, car son chiffre paraît assez modeste.

Ce carrefour de peuples et de religions fut, dès le ier s. apr. J.-C., touché par le christianisme, qui s’y enracina à la faveur de l’importante colonie juive. Antioche fut le port d’attache des missions de saint Paul et de saint Barnabé, et saint Pierre dirigea un temps la première communauté de la ville. C’est à Antioche que les chrétiens, qui y avaient reçu leur nom, renoncèrent aux prescriptions de la loi judaïque et en particulier à la circoncision. Sous Théodose, il y aurait eu, toujours selon saint Jean Chrysostome, 100 000 chrétiens ; au concile de Nicée, l’Église d’Antioche eut droit au troisième rang, après Rome et Alexandrie ; après 381, elle céda cette place à Constantinople. Cependant, ses évêques furent élevés à la dignité de patriarches.

Constantin fit bâtir à Antioche une somptueuse « église d’or ». De nombreux conciles ou synodes y eurent lieu de 252 à 482. Antioche donna son nom à une école de théologie attachée à l’interprétation littérale des Écritures.

La menace perse était sans cesse suspendue au-dessus d’Antioche, exposée aux raids militaires : en 256, les troupes de Châhpuhr apparurent soudainement et surprirent les spectateurs du théâtre. En 540, le roi perse, Khosrô (ou Chosroês), saccagea la ville.

Les séismes firent pis encore. En 526, un énorme tremblement de terre dévasta Antioche : on parle de 250 000 morts. La ville fut rebaptisée Théopolis sous Justinien. De nouvelles secousses en 528, 587 et 588 consacrèrent sa décadence définitive.


Musulmans et croisés

La victoire des musulmans sur les troupes d’Héraclius à la bataille du Yarmouk, en 636, leur donna Antioche, d’où les Grecs émigrèrent en masse. Des Perses furent installés par les vainqueurs pour combler les vides. Les hostilités ne cessèrent guère entre les Arabes et Byzance, et, après un bref siège, Antioche retomba aux mains des Byzantins (969-1084). Les Seldjoukides la réoccupèrent, mais, peu d’années après, survint la première croisade : les croisés assiégèrent durant sept mois la ville. Ce siège, qui fut aussi atroce pour les assiégeants que pour les assiégés (froid, épidémies, famine), s’acheva par un massacre nocturne dans la ville et par une meurtrière bataille sous ses murs contre les troupes de l’émir de Mossoul, Kerboga (1098).

Bohémond Ier resta le maître de la ville, après avoir évincé les autres chefs des croisés. Il fonda la principauté d’Antioche, qui s’étendit d’Alexandrette à Tortose (Tartous) et qui, totalement indépendante au début, devint vassale de Byzance en 1159, sous Renaud de Châtillon. Saladin s’en empara à la suite de sa victoire de Ḥaṭṭīn, en 1187. Seule la ville échappa alors à l’invasion. La principauté, reconstituée à la faveur de la troisième croisade (1191-92), se maintint quelques décennies. Une compilation juridique, les Assises d’Antioche, évoque les institutions féodales de ce petit État, dont le prince était assisté par deux cours, une cour des barons et une cour des bourgeois, et par des ducs, qui étaient plus des administrateurs locaux que des féodaux.

En 1193, la ville même se constitua en une commune, dirigée par deux consuls et un maire. Un patriarcat latin y fut fondé en 1098. Les lettres latines étaient en honneur à la cour : le chancelier Gautier écrivit l’histoire tragique du prince Roger (1115-1119), et une Chanson des chétifs fut composée sur l’ordre d’un autre prince. (Il existe deux Chansons d’Antioche, qui racontent la croisade, mais elles ont été écrites en Occident.) Les Génois et les Pisans, qui avaient obtenu des privilèges commerciaux, assuraient des échanges actifs avec l’Occident.

Après un siècle et demi de vicissitudes sous les princes de la maison d’Antioche (qui, pour la plupart, portèrent le nom de Bohémond), la principauté s’effondra devant les Mamelouks, qui entrèrent dans la ville en 1268 : ceux des habitants qu’on ne massacra pas furent emmenés en captivité ; de nombreux édifices furent détruits.

L’ancienne capitale se réduisit à une bourgade ; l’arrivée des Ottomans, au xvie s., accentua son déclin. En 1835, Antioche comptait 5 000 habitants, groupés dans un angle de son immense enceinte fortifiée, demeurée presque intacte. De son passé mouvementé, l’actuelle Antakya, modeste marché agricole, conserve une grande diversité religieuse, due à la présence de divers patriarcats, orthodoxes et catholiques.

R. H.


L’archéologie

Par suite des nombreux tremblements de terre, les monuments d’Antioche sont aujourd’hui profondément enfouis : 11 m pour l’époque hellénistique, 8 m pour l’époque romaine, 7 m pour la reconstruction de Justinien. Ces chiffres montrent les difficultés qu’ont rencontrées, de 1932 à 1939, les fouilleurs américains de Princeton. Ils ont retrouvé dans l’île, où les niveaux sont moins profonds, l’hippodrome de 67 av. J.-C., des thermes et quelques maisons ; dans la ville même, en profondeur, ils ont étudié l’histoire de la rue à portiques, reconnu des thermes, dégagé quelques maisons sur des terrasses du Silpios.